La sécession du Québec et l'avenir de la confédération avec le professeur Félix Mathieu
Le professeur Félix Mathieu décortique le Renvoi relatif à la sécession du Québec de 1998, l’une des décisions les plus citées de la Cour suprême à l’échelle internationale. De la Révolution tranquille aux référendums de 1980 et 1995, il retrace le contexte historique qui a mené le gouvernement fédéral à poser trois questions cruciales à la Cour. Une décision unanime qui a identifié quatre principes constitutionnels sous-jacents — fédéralisme, démocratie, primauté du droit et protection des minorités — et établi qu’une question claire obtenant une majorité claire créerait une obligation de négocier. Un épisode fascinant sur l’avenir de la Confédération.
CONTENU
La question nationale : origines et contexte
Le professeur Mathieu remonte à l’Acte de Québec de 1774 pour comprendre les fondements de la dualité canadienne. Mais c’est vraiment dans les années 1960 que les tensions se cristallisent : la Révolution tranquille au Québec et la transformation identitaire du Canada se déroulent en parallèle, créant deux « projets de construction nationale rivaux » qui s’entrechoquent. L’élection du Parti québécois en 1976, le référendum de 1980, le rapatriement de la Constitution sans l’accord du Québec en 1982, les échecs de Meech (1990) et Charlottetown (1992), puis le référendum de 1995 où 50 000 voix seulement séparent les deux camps.
Les revendications québécoises et les préoccupations fédérales
Trois arguments centraux du camp souverainiste : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la légitimité démocratique du 50 % + 1, et la « souveraineté de conclusion » (négocier un nouveau partenariat). Face à cela, le fédéral défend l’unité canadienne, l’intégrité territoriale, les considérations économiques, la place des peuples autochtones et le respect du cadre constitutionnel.
Qu’est-ce qu’un renvoi?
Une procédure permettant au gouvernement de demander l’avis de la Cour suprême sur une question importante. Contrairement aux décisions issues de litiges, les avis rendus en renvoi n’ont pas force exécutoire, mais ils éclairent l’action gouvernementale. Le professeur Mathieu souligne que certains critiquent cette « judiciarisation du politique ».
Les trois questions posées à la Cour
- En vertu du droit constitutionnel canadien, le Québec peut-il procéder unilatéralement à la sécession?
- En vertu du droit international, le Québec a-t-il ce droit?
- En cas de conflit entre les deux, lequel prime?
Les quatre principes constitutionnels sous-jacents
Pour répondre, la Cour identifie quatre principes ayant une « valeur équiprimordiale » :
- Le fédéralisme : « L’étoile polaire qui a guidé les tribunaux », il permet l’autonomie des entités fédérées tout en assurant leur participation au tout. La Cour le présente comme une reconnaissance de la diversité et un moyen pour les minorités constituant une majorité provinciale de poursuivre leurs objectifs collectifs.
- La démocratie : Liée à l’autonomie gouvernementale, elle implique que « peuvent coexister des majorités différentes et également légitimes ». Aucune majorité n’est plus légitime qu’une autre.
- Le constitutionnalisme et la primauté du droit : Personne n’est au-dessus de la loi; toutes les actions des pouvoirs publics doivent être conformes à la Constitution.
- La protection des minorités : La Cour présente les compromis historiques ayant assuré la protection des minorités linguistiques, religieuses et scolaires — incluant les peuples autochtones dans cette catégorie (un point critiqué par certains).
La réponse unanime de la Cour
Ni le droit canadien ni le droit international ne permettent au Québec de faire sécession unilatéralement. Cependant, un amendement constitutionnel pourrait rendre une telle sécession possible. Si une question claire obtient une majorité claire, le reste du Canada aurait l’obligation constitutionnelle de négocier les conditions de la sécession. « Tout le monde a pu crier victoire » : les fédéralistes notent qu’il n’y a pas d’obligation de résultat, les souverainistes obtiennent une feuille de route sans précédent.
La Loi sur la clarté (2000) et la Loi 99
Le gouvernement Chrétien répond par la Loi sur la clarté, donnant à la Chambre des communes le pouvoir de déterminer si une question est claire et, après le référendum, si la majorité est « claire ». Le professeur Mathieu critique le fait de pouvoir juger le résultat après coup. Le Québec réplique avec la Loi 99 sur l’exercice des droits fondamentaux du peuple québécois.
Le rayonnement international
Cette décision est devenue une référence mondiale pour les études sur le fédéralisme, les nations et les nationalismes. Elle a été citée par le Royaume-Uni (Écosse), la Catalogne, l’Arménie face à l’Azerbaïdjan. « Les personnes qui font des recherches doctorales sur ces enjeux-là, ça fait partie de leur liste de lecture prioritaire. »
Pertinence actuelle
Avec la montée du Parti québécois et les tensions dans l’Ouest canadien (référendum albertain sur la péréquation), ces questions demeurent d’actualité. Le professeur Mathieu estime que la décision a permis de « vivre ce débat à visière levée » plutôt que de le réprimer comme en Espagne avec la Catalogne.
Événements historiques mentionnés
- 1774 — Acte de Québec
- 1867 — Confédération canadienne
- 1960s — Révolution tranquille au Québec
- 1976 — Élection du Parti québécois (René Lévesque)
- 1980 — Premier référendum sur la souveraineté (40 % Oui)
- 1981-82 — Rapatriement de la Constitution sans l’accord du Québec (« Nuit des longs couteaux »)
- 1987-1990 — Échec de l’Accord du lac Meech
- 1992 — Échec de l’Accord de Charlottetown
- 1995 — Deuxième référendum (49,4 % Oui)
- 1998 — Renvoi relatif à la sécession du Québec
- 2000 — Loi sur la clarté (fédéral) et Loi 99 (Québec)
- 2021 — Référendum albertain sur la péréquation
Concepts juridiques expliqués
- Renvoi — Procédure permettant au gouvernement de demander un avis consultatif à la Cour suprême
- Principes constitutionnels sous-jacents — Principes non écrits qui « inspirent et nourrissent » la Constitution
- Valeur équiprimordiale — Chaque principe a une valeur égale; aucun ne prime sur les autres
- Sécession unilatérale — Déclaration d’indépendance sans accord des autres partenaires de la fédération
- Obligation de négocier — Devoir constitutionnel d’engager des négociations de bonne foi
- Question claire / Majorité claire — Conditions requises pour déclencher l’obligation de négocier
Ressources
- Renvoi relatif à la sécession du Québec, [1998] 2 R.C.S. 217
- Loi constitutionnelle de 1982 — Charte canadienne des droits et libertés, article 35 (droits des autochtones)
- Loi donnant effet à l’exigence de clarté (L.C. 2000, ch. 26)
- Loi sur l’exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois (L.Q. 2000, ch. 46)
- Programme de péréquation — Article 36 de la Loi constitutionnelle de 1982
Félix Mathieu, professeur
Université du Québec en Outaouais
Félix Mathieu est politologue et professeur au Département de droit de l’Université du Québec en Outaouais. Spécialiste du fédéralisme et du droit constitutionnel comparé, il co-dirige l’Observatoire de recherche sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne, ainsi que la Revue canadienne de science politique.
Ses recherches portent sur la trajectoire sociopolitique du Québec, les dynamiques de coexistence multinationale et les mouvements indépendantistes dans les démocraties libérales. Il a également enseigné à l’Université de Winnipeg, à la Universitat Pompeu Fabra de Barcelone et à l’Université Libre de Bruxelles, et intervient régulièrement dans les médias pour commenter la politique québécoise et canadienne.
Quiz — Testez vos connaissances
1. En quelle année la Cour suprême du Canada a-t-elle rendu son avis sur le Renvoi relatif à la sécession du Québec?
-
A) 1995
-
B) 1998
-
C) 2000
-
D) 1982
Réponse : B) 1998
2. Quels sont les quatre principes constitutionnels sous-jacents identifiés par la Cour dans ce renvoi?
-
A) Souveraineté, démocratie, égalité, liberté
-
B) Fédéralisme, démocratie, primauté du droit/constitutionnalisme, protection des minorités
-
C) Unité nationale, bilinguisme, multiculturalisme, droits individuels
-
D) Monarchie, parlementarisme, fédéralisme, droits de la personne
Réponse : B) Fédéralisme, démocratie, primauté du droit/constitutionnalisme, protection des minorités
3. Selon la Cour suprême, qu’est-ce qui déclencherait une « obligation de négocier » pour le reste du Canada?
-
A) Une simple majorité de 50 % + 1
-
B) Une question claire obtenant une majorité claire
-
C) L’approbation de la Chambre des communes
-
D) Un vote unanime de l’Assemblée nationale
Réponse : B) Une question claire obtenant une majorité claire
4. Comment la Cour qualifie-t-elle la valeur respective des quatre principes constitutionnels sous-jacents?
-
A) Hiérarchique (le fédéralisme prime)
-
B) Équiprimordiale (valeur égale)
-
C) Variable selon les circonstances
-
D) Subordonnée à la primauté du droit
Réponse : B) Équiprimordiale (aucun principe ne prime sur les autres)
5. Quelle loi le gouvernement fédéral a-t-il adoptée en 2000 en réponse au Renvoi?
-
A) La Loi sur l’unité nationale
-
B) La Loi sur la clarté
-
C) La Loi 99
-
D) La Loi constitutionnelle de 2000
Réponse : B) La Loi sur la clarté (le Québec a répondu avec la Loi 99)
Invité: Félix Mathieu, Université du Québec en Outaouais
Animation : Me Hugo Martin
Réalisation : Me Hugo Martin
Recherche : Sandrine Raymond
Édition et révisions : Laurence Laperriere, Laurence Thériault
Production : Rivercast Média s.a.
Quebec Secession and the Future of Confederation with Professor Félix Mathieu
Professor Félix Mathieu breaks down the 1998 Supreme Court Reference on Quebec Secession, one of the most frequently cited Supreme Court decisions internationally. From the Quiet Revolution to the 1980 and 1995 referendums, he retraces the historical context that led the federal government to pose three crucial questions to the Court.
A unanimous decision that identified four underlying constitutional principles—federalism, democracy, the rule of law, and the protection of minorities—and established that a clear question yielding a clear majority would create an obligation to negotiate. A fascinating episode on the future of Confederation.
CONTENt
National Question: Origins and Context. Professor Mathieu traces back to the Quebec Act of 1774 to understand the foundations of Canadian duality. But it is truly in the 1960s that tensions crystallize: the Quiet Revolution in Quebec and Canada’s identity transformation occur in parallel, creating two “rival nation-building projects” that collide. The election of the Parti Québécois in 1976, the 1980 referendum, the patriation of the Constitution without Quebec’s consent in 1982, the failures of Meech Lake (1990) and Charlottetown (1992), and then the 1995 referendum where only 50,000 votes separated the two camps.
Quebec Demands and Federal Concerns. Three central arguments from the sovereignty camp: the right of peoples to self-determination, the democratic legitimacy of 50% + 1, and “conclusion sovereignty” (negotiating a new partnership). Facing this, the federal side defends Canadian unity, territorial integrity, economic considerations, the place of Indigenous peoples, and respect for the constitutional framework.
What is a Reference?. A procedure allowing the government to request the Supreme Court’s opinion on an important question. Unlike decisions resulting from litigation, opinions rendered in a reference are not binding, but they guide governmental action. Professor Mathieu highlights that some criticize this “judicialization of politics”.
The Three Questions Posed to the Court. Under Canadian constitutional law, can Quebec unilaterally secede? Under international law, does Quebec have this right? In case of a conflict between the two, which one takes precedence?
The Four Underlying Constitutional Principles. To answer, the Court identifies four principles having “equiprimordial value”:
Federalism: “The polar star that guided the courts,” it allows the autonomy of federated entities while ensuring their participation in the whole. The Court presents it as recognition of diversity and a means for minorities constituting a provincial majority to pursue their collective goals.
Democracy: Linked to self-government, it implies that “different and equally legitimate majorities can coexist.” No majority is more legitimate than another.
Constitutionalism and the Rule of Law: No one is above the law; all actions of public authorities must comply with the Constitution.
Protection of Minorities: The Court presents the historical compromises that ensured the protection of linguistic, religious, and educational minorities—including Indigenous peoples in this category (a point criticized by some).
The Court’s Unanimous Response. Neither Canadian nor international law allows Quebec to secede unilaterally. However, a constitutional amendment could make such secession possible. If a clear question obtains a clear majority, the rest of Canada would have the constitutional obligation to negotiate the conditions of secession. “Everyone was able to declare victory”: federalists note that there is no obligation of result, while sovereigntists obtain an unprecedented roadmap.
The Clarity Act (2000) and Bill 99. The Chrétien government responds with the Clarity Act, giving the House of Commons the power to determine if a question is clear and, after the referendum, if the majority is “clear.” Professor Mathieu criticizes the ability to judge the result after the fact. Quebec retaliates with Bill 99 respecting the exercise of the fundamental rights of the Quebec people.
International Reach. This decision has become a global reference for studies on federalism, nations, and nationalisms. It has been cited by the United Kingdom (Scotland), Catalonia, and Armenia facing Azerbaijan. “People doing doctoral research on these issues—it’s part of their priority reading list.”
Current Relevance. With the rise of the Parti Québécois and tensions in Western Canada (Alberta equalization referendum), these issues remain current. Professor Mathieu believes the decision allowed people to “experience this debate with visors raised” rather than repressing it as in Spain with Catalonia.
Historical Events Mentioned
- 1774 — Quebec Act
- 1867 — Canadian Confederation
- 1960s — Quiet Revolution in Quebec
- 1976 — Election of the Parti Québécois (René Lévesque)
- 1980 — First referendum on sovereignty (40% Yes)
- 1981-82 — Patriation of the Constitution without Quebec’s consent (“Night of the Long Knives”)
- 1987-1990 — Failure of the Meech Lake Accord
- 1992 — Failure of the Charlottetown Accord
- 1995 — Second referendum (49.4% Yes)
- 1998 — Quebec Secession Reference
- 2000 — Clarity Act (federal) and Bill 99 (Quebec)
- 2021 — Alberta equalization referendum
Legal Concepts Explained
Reference — Procedure allowing the government to request an advisory opinion from the Supreme Court
Underlying Constitutional Principles — Unwritten principles that “inspire and nourish” the Constitution
Equiprimordial Value — Each principle has equal value; none takes precedence over the others
Unilateral Secession — Declaration of independence without the agreement of the other federation partners
Obligation to Negotiate — Constitutional duty to engage in good faith negotiations
Clear Question / Clear Majority — Conditions required to trigger the obligation to negotiate
Ressources
Reference re Secession of Quebec, [1998] 2 S.C.R. 217
Constitution Act, 1982 — Canadian Charter of Rights and Freedoms, Section 35 (Indigenous rights)
An Act to give effect to the requirement for clarity (S.C. 2000, c. 26)
An Act respecting the exercise of the fundamental rights and prerogatives of the Quebec people (S.Q. 2000, c. 46)
Equalization Program — Section 36 of the Constitution Act, 1982
Félix Mathieu, professor
Université du Québec en Outaouais
Félix Mathieu is a political scientist and professor in the Department of Law at the Université du Québec en Outaouais. A specialist in federalism and comparative constitutional law, he co-directs the Research Observatory on Quebec’s Constitutional Issues within the Canadian Federation, as well as the Canadian Journal of Political Science.
His research focuses on Quebec’s sociopolitical trajectory, the dynamics of multinational coexistence, and independence movements in liberal democracies. He has also taught at the University of Winnipeg, the Universitat Pompeu Fabra in Barcelona, and the Université Libre de Bruxelles, and regularly appears in the media to comment on Quebec and Canadian politics.
Quiz — Test your knowledge
1. In what year did the Supreme Court of Canada render its opinion on the Quebec Secession Reference?
A) 1995
B) 1998
C) 2000
D) 1982
Answer: B) 1998
2. What are the four underlying constitutional principles identified by the Court in this reference?
A) Sovereignty, democracy, equality, liberty
B) Federalism, democracy, the rule of law/constitutionalism, protection of minorities
C) National unity, bilingualism, multiculturalism, individual rights
D) Monarchy, parliamentarism, federalism, human rights
Answer: B) Federalism, democracy, the rule of law/constitutionalism, protection of minorities
3. According to the Supreme Court, what would trigger an “obligation to negotiate” for the rest of Canada?
A) A simple majority of 50% + 1
B) A clear question obtaining a clear majority
C) The approval of the House of Commons
D) A unanimous vote of the National Assembly
Answer: B) A clear question obtaining a clear majority
4. How does the Court characterize the respective value of the four underlying constitutional principles?
A) Hierarchical (federalism takes precedence)
B) Equiprimordial (equal value)
C) Variable depending on the circumstances
D) Subordinated to the rule of law
Answer: B) Equiprimordial (none takes precedence over the others)
5. What law did the federal government pass in 2000 in response to the Reference?
A) The National Unity Act
B) The Clarity Act
C) Bill 99
D) The Constitution Act, 2000
Answer: B) The Clarity Act (Quebec responded with Bill 99)
Guest: Félix Mathieu, Université du Québec en Outaouais
Hosting: Me Hugo Martin
Direction: Me Hugo Martin
Research: Sandrine Raymond
Editing and Revisions: Laurence Laperriere, Laurence Thériault
Production : Rivercast Média s.a.
Transcription
Transcription – Façonner le Canada
150 ans de décisions marquantes
Episode 07 – La sécession du Québec et l’avenir de la confédération avec le professeur Félix Mathieu
Durée: 00:42:41 min
Intro STD FR (00:02) Bienvenue à Façonner le Canada, 150 ans de décisions marquantes. Le Canada que nous connaissons aujourd’hui ne s’est pas construit par hasard. Argument par argument, jugement par jugement, il a été façonné par le droit au sein d’un système de justice unique, né de la rencontre des systèmes britanniques et français et qui intègre désormais de plus en plus les traditions autochtones. Dans cette série, nous soulignons le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada, en décodant les grandes décisions qui ont défini nos droits, nos libertés et notre identité collective.
Je suis votre animateur, Hugo Martin, et à travers des rencontres exclusives avec les neuf juges de la Cour suprême et des experts constitutionnels, nous explorerons le contexte de ces jugements, leur impact et leur résonance aujourd’hui.
Laurence Lapérière (00:54) Dans cet épisode, nous abordons l’une des questions les plus existentielles de l’histoire politique canadienne, la survie du pays lui-même. Pour en discuter, nous avons le plaisir de recevoir le professeur Félix Mathieu.
Félix Mathieu est professeur au Département de science politique de l’Université du Québec en Outaouais et co-directeur de l’Observatoire de recherche sur les enjeux constitutionnels du Québec. Avec lui, nous plongeons au cœur d’une décision marquante de 1998, le renvoi relatif à la sécession du Québec, un jugement qui a profondément marqué la façon dont on comprend aujourd’hui la fédération canadienne.
Au lendemain du référendum de 1995, remporté de justesse par le camp du non, le gouvernement fédéral pose trois questions cruciales à la Cour suprême. Le Québec peut-il, unilatéralement, se séparer du Canada selon la Constitution ? Peut-il le faire selon le droit international et, en cas de conflit, lequel l’emporte ?
La Cour allait-elle fermer la porte à jamais à l’indépendance ou tracer, volontairement ou non, la feuille de route d’un éclatement du pays ? La réponse, unanime, a pris tout le monde par surprise. Je suis Laurence Lapérière et je vous souhaite une très bonne écoute.
Hugo Martin (02:03) Alors, professeur Félix Mathieu, merci d’être avec nous.
Félix Mathieu (02:06) Merci de me recevoir, c’est un plaisir d’être ici.
Hugo Martin (02:09) C’est pas nécessairement québec-centrique les enjeux nationaux. Cependant, il y a eu un référendum au Québec en 1980, il y a eu un référendum québécois sur l’accord de Charlottetown en 1992 et il y a eu un autre référendum en 1995. Ça vient d’où la question nationale ?
Félix Mathieu (02:23) Pour comprendre le temps présent, moi je remonte jusqu’à 1774 à l’Acte de Québec, qui est un événement important pour comprendre les fondements de la dualité canadienne. Mais je pense qu’on doit remonter au début de la deuxième moitié du XXe siècle. Au moment, on parle beaucoup de la Révolution tranquille au Québec, mais on peut parler des révolutions tranquilles.
Le Canada vit également un moment de profonde transformation identitaire en parallèle de ce qui se passe au Québec. Et c’est finalement dans le sillage de ces dynamiques-là que la question nationale vient véritablement à se poser et à se poser d’un point de vue politique et constitutionnel. Parce que pour la majeure partie de la trajectoire du Canada confédéral depuis 1867, le Canada dans son ensemble ne se pense pas nécessairement en termes nationaux.
C’est vraiment à partir du traité de Westminster dans l’entre-deux-guerres, et les guerres mondiales ont suscité un sentiment de patriotisme aussi. On se souvient de John A. Macdonald qui disait « je suis né sujet britannique et je mourrai sujet britannique », donc il n’avait pas cette canadianité-là qui était déjà là, alors qu’au Québec, oui, on parle de l’équipe du tonnerre avec l’équipe de Jean Lesage et le Parti libéral du Québec qui prend le pouvoir, qui succède finalement aux années caractérisées par Maurice Duplessis et l’Union nationale.
Oui, un mouvement de renouvellement finalement de la société québécoise, laïcisation et sécularisation de la société, la langue qui remplace la religion comme facteur premier pour penser l’identité, le fondement de l’être des identités également qui se matérialisent comme la carte d’assurance-maladie pour le Québec, des entités, des des dynamiques qui forment et forgent une identité.
Au Canada, on a aussi ça, toute la question sur la citoyenneté canadienne à la fin des années 40, un gouverneur général qui provient du Canada pour la première fois. On adopte le drapeau canadien, l’hymne national, éventuellement bilinguisme, multiculturalisme. Donc, on transforme l’identité canadienne et l’identité québécoise en parallèle.
Et c’est dans le sillage, finalement, de ces deux projets de construction nationale qui sont des projets rivaux et qui sont très similaires finalement à mes égards l’un l’autre, et c’est vraiment dans ce contexte-là que le théâtre politique et constitutionnel va prendre forme.
Oui, à partir de la création du Parti québécois qui prend le pouvoir en 1976 et c’est lorsqu’il annonce « nous allons tenir un référendum sur l’indépendance du Québec ». On ne connaît pas encore exactement les modalités que ça va prendre. C’est la souveraineté-association qui va venir colorer finalement le référendum de 1980. Et c’est vraiment à ce moment-là que les lignes vont un peu se cristalliser pour les décennies qui vont suivre.
À quelques jours du vote du référendum de 1980, il y a Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada à l’époque, dans un discours célèbre au Centre Paul-Sauvé, il va dire « Je vous invite à voter pour le non ». Et si on vote pour le non, on va interpréter ça comme une volonté de transformer le fédéralisme canadien. Ça a effectivement mobilisé beaucoup de gens. Et ben, c’est dans les semaines, les mois qui vont suivre qu’on va rapatrier la Constitution et se doter d’une procédure de modification constitutionnelle en bonne et due forme chez nous. Mais dans la ronde constitutionnelle de 1981, on va se réunir et le Québec se sent trahi par ses alliés dans la fameuse nuit des longs couteaux entre le 3 et le 4 novembre pour se dire finalement, nous, on n’est pas partenaire à cette proposition-là. L’Assemblée nationale du Québec en vient à voter une motion pour rejeter formellement la proposition qui a été soumise ici.
On croyait au Québec qu’on avait ce qu’on appelle un droit de veto sur des changements constitutionnels et finalement, ben la Cour suprême va rendre deux jugements en 1981-82 qui vont confirmer que le Québec n’a pas de tel droit de veto. On va dire qu’on a besoin d’un degré appréciable de consentement des provinces. Et c’est dans ce contexte-là, le Québec n’a pas signé, n’a pas adhéré à la Loi constitutionnelle de 1982, que les tensions politiques vont regagner, mais ils vont redescendre pendant un moment le phénomène du beau risque avec les progressistes-conservateurs de Brian Mulroney, et qui va mener à la ronde constitutionnelle de Meech pour tenter de faire rentrer le Québec dans l’honneur et l’enthousiasme.
Hugo Martin (06:28) Ouais.
Félix Mathieu (06:40) On va échouer notamment parce que dans la période de trois ans, le Manitoba et Terre-Neuve ne vont pas ratifier l’entente dans leurs assemblées législatives respectives. Ça fait en sorte que la ronde constitutionnelle de Meech tombe caduque. On a celle de Charlottetown en 1992. Et ce moment-là, lorsque ça échoue pour une deuxième fois, et là, les enjeux autochtones avaient également été mis de l’avant dans la discussion, ce n’était plus que les enjeux québécois, l’option du Oui gagne en terrain, c’était un moment où l’indépendantisme était soutenu par plus de la majorité de la population au Québec.
Il y en a plusieurs qui en ont voulu à l’équipe des libéraux de Robert Bourassa à l’époque de dire, si vous aviez tenu un référendum à l’époque, le Oui l’aurait sans doute emporté dans le sillage du fameux « quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le Québec est aujourd’hui et pour toujours une société distincte capable de décider pour lui-même pour la suite des choses ».
Hugo Martin (07:25) Oui. C’est quoi les principales revendications du Québec durant toutes ces années-là ?
Félix Mathieu (07:33) Je crois qu’on peut peut-être les ramener à trois grands foyers de revendications.
La première grande revendication pour le Québec, c’est celle, on pourrait dire, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est-à-dire la fameuse idée que nous formons une nation, donc nous avons le droit de décider par nous-mêmes de notre être et devenir politique et collectif. Et ça implique la dimension constitutionnelle ici. En 1980, c’était également très présent, et on l’accordait également à la perspective des peuples autochtones où on disait, les peuples autochtones ont également droit finalement à s’autodéterminer parce qu’en 1980 il y a beaucoup le discours de la décolonisation qui est très puissant.
Plus largement, il y a également l’idée de la légitimité démocratique. C’est le « maître chez nous » et le « maître chez nous » va s’accorder avec un deuxième argument, celui de dire, bien si nous décidons à 50 % plus 1 d’entreprendre une démarche, le fondement démocratique ici devrait être suffisant pour nous permettre de se diriger dans cette direction-là.
Puis il y a aussi un autre point, je crois, je pense qu’on pourrait appeler ça la souveraineté de conclusion, de dire, si on en vient à négocier avec le fédéral, on peut conclure une manière de repenser le partenariat qui peut avoir une composante plus ou moins étendue d’indépendance pour le Québec, mais de penser certaines dynamiques partenariales avec le fédéral.
Et donc, je pense que c’est ces trois fondements-là qui sont au cœur de l’argumentaire en 1995.
Hugo Martin (09:01) Et à l’inverse, les préoccupations fédérales ?
Félix Mathieu (09:05) On peut peut-être les ramener au rang de trois ou quatre également. Il y a d’abord et avant tout, je pense, l’idée de l’unité canadienne, l’intégrité du pays. Pour tout État souverain, c’est crucial. On veut préserver l’intégrité territoriale de notre entité politique et fédérale.
En découle également des motivations économiques et financières, c’est-à-dire qu’on veut préserver l’unité canadienne pour s’assurer qu’on puisse toujours bénéficier du marché qui en découle, mais également des différents points d’entrée et de sortie, que ce soit avec les États-Unis dans ses possibilités géographiques, mais également avec d’autres partenaires internationaux notamment. Il y a aussi toute la question des frontières et ça nous ramène à l’enjeu notamment de la place des populations autochtones. Qu’est-ce qu’on fait avec les populations autochtones qui se retrouvent entrecroisées entre des frontières qui deviendraient plus rigides ici, mais également le respect du cadre constitutionnel existant.
Hugo Martin (09:58) Au niveau des peuples autochtones, il y a eu trois référendums en 1995 tenus par les peuples autochtones du nord du Québec qui, à la quasi-unanimité, leur population avait proclamé leur maintien dans le Canada avec leur territoire. Après le référendum québécois de 1995, il est apparu que la Cour suprême…
a été confrontée justement à la question de savoir si le Québec pouvait décider par lui-même de se séparer du Canada. Donc, je vous le donne en mille, chers auditeurs, ce n’est pas très compliqué. On va parler aujourd’hui avec le professeur Mathieu du renvoi relatif à la sécession du Québec qui a été rendu en 1998. Mais on va retourner à la base, professeur Mathieu, c’est quoi un renvoi ?
Félix Mathieu (10:42) Un renvoi, c’est une procédure prévue dans notre ordre constitutionnel qui permet à un gouvernement de demander à une cour son avis sur une question particulièrement importante, souvent brûlante d’actualité. Le gouvernement fédéral le fait auprès du Tribunal de dernière instance, donc la Cour suprême du Canada. Les provinces peuvent le faire également par rapport à leur propre cour d’appel.
Ça permet de venir éclairer une situation ambiguë. On n’est pas certain de la réponse à la question qui se pose. Donc un exemple assez récent, on peut penser notamment au gouvernement de Stephen Harper qui avait beaucoup de…
d’idées de grandeur pour réformer le Sénat canadien, bien là, il a demandé à la Cour suprême, est-ce que je peux procéder ainsi ? On lui a dit non. Mais les avis de la Cour suprême, lorsque c’est un renvoi, c’est important de le souligner, ils n’ont pas force exécutoire ici. Ils vont donner une indication de l’opinion de la Cour sur un sujet, mais ce n’est pas une décision, proprement dite, qui découlerait d’une trajectoire dans des instances judiciaires normales. Ça permet donc de…
préciser l’action à entreprendre pour un gouvernement ou encore l’action à ne pas entreprendre parce qu’on sait, on connaît mieux les écueils finalement qui pourraient en découler.
Hugo Martin (11:50) Le gouvernement fédéral a posé à la Cour suprême certaines questions. Quelles étaient-elles ?
Félix Mathieu (11:57) On lui a posé des questions parce que la Constitution était silencieuse, est-ce qu’une province, le Québec par exemple, peut faire sécession du Canada ? Il y avait la composante de la sécession unilatérale. En 1994, les souverainistes du Parti québécois prennent le pouvoir. C’est dans ce contexte-là d’un affrontement entre les fédéralistes et les souverainistes que Jean Chrétien, qui est à la tête d’un gouvernement dans lequel on se dit que ça se peut que le Canada…
explose, met en place ce qu’on va avoir appelé le plan B, c’est-à-dire qu’on va saisir la Cour pour lui demander si effectivement c’est possible pour une province comme le Québec de faire sécession de manière unilatérale. La première question qu’on va poser à la Cour, c’est de savoir est-ce que c’est possible pour une province, au sein de l’ordre constitutionnel canadien existant, de faire sécession unilatéralement ?
La deuxième question qu’on pose, selon le droit international, est-ce que le Québec peut faire sécession unilatéralement du Canada ? Et la troisième sous-question qu’on va poser à la Cour, c’est, en cas de conflit, les réponses que vous allez donner à ces deux questions,
est-ce qu’il y a une ou l’autre réponse qui en viendrait à primer sur l’autre ? C’est les trois grandes questions qu’on pose à la Cour.
Hugo Martin (13:06) Donc, en vertu du droit constitutionnel existant au Canada, est-ce que le Québec peut se séparer ? Question 1. Maintenant, la même question un peu, mais différemment posée, c’est en vertu du droit international, est-ce que le Québec peut se séparer ? Et finalement, si c’était oui pour la première question et non pour la deuxième question, comment on fait pour arrimer les réponses à ces deux questions-là, professeur Mathieu ?
Félix Mathieu (13:32) Ben, c’est un exercice qui est vraiment complexe et une réponse qui est très nuancée au final et c’est sans doute ce qui explique le succès du renvoi, mais également pourquoi est-ce qu’on en parle encore aujourd’hui et pourquoi, un peu partout dans le monde, on s’y est intéressé beaucoup. Parce qu’au final, la Cour ni la Constitution canadienne, ni le droit international ne prévoit qu’il est possible pour le Québec de faire sécession de manière unilatérale.
Mais pour y arriver, la Constitution est silencieuse sur ces enjeux-là. Donc la Cour a fait preuve d’une certaine ingéniosité pour en venir à réfléchir aux paramètres qui l’amènent finalement à une réponse. Et ce que la Cour en vient à faire ici, c’est vraiment un exercice interdisciplinaire qui va joindre à la fois des composantes plus en philosophie politique, une dimension historique, juridique et constitutionnelle bien entendu, en disant…
Pour répondre aux questions qui nous sont posées, et on précise ça au paragraphe premier du renvoi, on doit d’abord examiner un certain nombre de principes constitutionnels sous-jacents. Donc des principes qui ne sont pas dans le texte de la Constitution, mais qui nous permettent de mieux comprendre, de mieux interpréter tout ça. Et la Cour écrit, et je la cite ici, « ce n’est que lorsque ces principes sous-jacents auront été examinés et circonscrits que nous…
pourrons donner une réponse valable aux questions auxquelles nous devons répondre ». Et donc la Cour suprême, ce qu’elle fait, elle vient nous présenter quatre grands principes que sont, et dans l’ordre qu’ils sont présentés, le fédéralisme, la démocratie, la primauté du droit et le constitutionnalisme, enfin la protection des minorités. Ces principes-là sont présentés dans une liste qu’on indique comme étant non exhaustive et donc la Cour prend grand soin de dire…
Il y en a d’autres principes constitutionnels sous-jacents qui peuvent nous intéresser ou que nous pourrons mobiliser dans le futur, mais ceux-ci servent d’ancrage analytique autrement dit pour la réflexion de la Cour. Et un autre élément important avant qu’on décortique tout ça ensemble, c’est lorsque la Cour dit « ces principes ont une valeur équiprimordiale ». C’est que chacun des principes a une valeur égale d’un point de vue normatif pour la Cour. On dit qu’on doit les mettre en équilibre. On ne peut pas faire primer par exemple…
le principe du fédéralisme sur celui de la protection des minorités et vice-versa, on doit trouver un point d’équilibre entre les deux pour les faire dialoguer et les faire avancer dans le même temps.
Hugo Martin (15:47) Dès les premiers paragraphes justement où il dit qu’il faut décortiquer les principes fondamentaux, est-ce que votre réflexe, c’était « la Cour suprême vient d’ouvrir une boîte de Pandore en disant qu’il y a d’autres principes, qu’il y a des principes sous-jacents à tout ça » ?
Est-ce que ça vous a un peu fait réfléchir à la direction, disons, que la Cour suprême voulait prendre avec ça ?
Félix Mathieu (16:08) En fait, je dois vous dire, moi, ça a été un point tournant dans ma propre trajectoire intellectuelle quand j’ai lu cette décision.
On lit ce texte et dès les premiers paragraphes, je fais « Waouh, mais comment la Cour peut en venir finalement à articuler une réflexion poussée, sophistiquée en la matière ? » Ça m’avait véritablement marqué, je dois dire. C’est l’un des éléments qui m’a amené sur le terrain du droit constitutionnel et du droit constitutionnel comparé.
Moi, j’étais fasciné par la manière dont la Cour pouvait déborder d’un texte constitutionnel pour nourrir sa réflexion et moi avec ces… Je crois qu’on peut les ériger en paramètres analytiques pour analyser une foule d’événements. On n’est pas seulement…
contraint à s’intéresser à l’enjeu de la potentielle sécession du Québec, on peut utiliser finalement les principes constitutionnels sous-jacents identifiés par la Cour comme une manière, je pourrais dire, comment une société évolue en fonction de ces principes qui sont de quelque part des idéaux à partir desquels on veut organiser les paramètres de la vie collective.
Hugo Martin (17:09) Nous avons dit tout à l’heure que, bon, il y a les quatre principes fondamentaux. Puis on voulait peut-être les décortiquer. On parlait de fédéralisme, de démocratie, de primauté du droit, de protection des minorités. Allons-y, plongeons-nous-y, professeur Mathieu.
Félix Mathieu (17:22) Le fédéralisme, on le présente d’abord et avant tout comme l’étoile qui a guidé les tribunaux dans leurs jugements. En anglais, on parle de Lone Star, l’étoile polaire.
On présente le principe comme agençant autonomie gouvernementale pour les entités fédérées et un devoir de participation finalement dans ce qui rassemble tout le monde. On insiste surtout quand même sur la dimension de l’autonomie en la matière. On présente le principe du fédéralisme comme une marque également de reconnaissance de la diversité des composantes de la fédération.
C’est une citation de la Cour elle-même au paragraphe 58, on dit que le fédéralisme « permet de disposer d’une autonomie pour assurer le développement de leur société, de leurs sociétés distinctes ». On dit aussi que ça va chercher à faciliter la poursuite d’objectifs collectifs pour des minorités qui constituent la majorité dans une province donnée.
Clairement, le fédéralisme pour la Cour, ce n’est pas qu’une question technique et institutionnelle, ça a une substance qui permet de favoriser un pluralisme sociétal, de faire coexister finalement des projets avec des cultures distinctes.
Le deuxième principe que la Cour en vient à énoncer est celui de la démocratie, qu’on présente comme une valeur fondamentale de notre culture juridique et politique. Et ce qui est surtout intéressant, c’est qu’on vient expressément ici associer le principe de la démocratie à l’autonomie. Et je cite la Cour ici, que « la démocratie est fondamentalement liée à des objectifs essentiels, dont tout particulièrement la promotion de l’autonomie gouvernementale ». Et donc, on voit que pour la Cour, les deux sont liés l’un à l’autre. On ne peut pas les dissocier. Quand on revient sur le lien entre démocratie et fédéralisme, ça, c’est au cœur, finalement, des conclusions de la Cour suprême en 1998, dans son renvoi.
Au paragraphe 66 et je cite, « Les rapports entre démocratie et fédéralisme signifient que peuvent coexister des majorités différentes et également légitimes dans diverses provinces et territoires ainsi qu’au niveau fédéral. » Ce qui est surtout déterminant, c’est peut-être la phrase qui suit, hein ? On écrit : « Aucune majorité n’est plus ou moins légitime que les autres en tant qu’expression de l’opinion démocratique. »
Hugo Martin (19:37) Cette précision sur le concept de démocratie devient très importante dans les conclusions de la Cour suprême, parce que…
ce qu’on comprend aujourd’hui de la démocratie, c’est beaucoup la majorité, alors que dans cette décision-là, on a qualifié ce que ça veut dire une majorité dans ce cas précis.
Donc on a parlé de fédéralisme, on a parlé de démocratie et maintenant on va parler de primauté du droit. Qu’est-ce que la primauté du droit et qu’est-ce que la Cour nous enseigne là-dessus ?
Félix Mathieu (20:07) La primauté du droit, pour aller droit au but, hein, c’est l’État de droit. C’est que personne n’est au-dessus de la loi. C’est l’idée qu’il y a une seule loi pour tous. C’est un rempart, autrement dit…
contre l’arbitraire de l’État. Et le constitutionnalisme, si on va au plus simple, c’est de respecter la hiérarchie des normes, autrement dit.
Et si on passe au quatrième principe maintenant identifié par la Cour, celui de la protection des minorités,
à ce moment-ci, la Cour nous raconte une belle histoire qui est un peu enchantée, je dirais quand même. Elle revient sur les étapes importantes de la trajectoire politico-constitutionnelle du Canada, fait référence à des compromis historiques qui auraient permis d’assurer des mécanismes pour protéger les minorités. On peut faire référence notamment aux minorités linguistiques, aux langues officielles en situation minoritaire, notamment également la langue d’instruction pour ces minorités-là et plus largement, on pourrait dire, aux minorités de la Charte de 1982, surtout avec les groupes mentionnés à l’article 15. Donc la Cour va indiquer par rapport à la protection des minorités qu’il y a plusieurs dispositions, autrement dit, dans notre ordre constitutionnel, qui protègent précisément les minorités, par exemple linguistique, religieuse, scolaire, des minorités.
Hugo Martin (21:03) Mmh.
Félix Mathieu (21:16) La Cour, ce qu’elle fait ultimement, c’est qu’elle dit, si on s’appuie sur le principe du fédéralisme et de la démocratie, elle en vient à conclure que si effectivement il y a une réponse claire à une question claire, ça emporte finalement une obligation de négocier entre les partenaires en vue potentiellement…
de modifier la Constitution canadienne en bonne et due forme, ce qui autoriserait en accord avec la Constitution canadienne, de procéder à une sécession pour une province. Mais dans ce contexte-là, on n’est pas du tout dans la démarche unilatérale. C’est une démarche finalement davantage partenariale, en accord avec la logique des principes du fédéralisme et de la démocratie qu’on a présentés ici.
C’est un peu ce qui a permis finalement à tout le monde de crier victoire. Celles et ceux qui étaient pour le camp du Non, qui voulaient préserver l’unité canadienne ont dit « Ben c’est parfait, on a une obligation de négocier mais on n’a pas une obligation de résultat, ça n’arrivera pas » et les partisans du camp du Oui ont dit « Ben la Cour suprême nous donne une marche à suivre en vue de réaliser la sécession, c’est quand même exceptionnel » et d’un point de vue théorique, c’est vrai que c’est exceptionnel pour…
un tribunal de dernière instance d’en venir à élaborer une feuille de route pour penser la sortie éventuelle d’une de ses composantes.
Hugo Martin (22:31) La Cour rend un avis unanime sorti le 20 août 1998. La Cour suprême décide à l’unanimité qu’une telle déclaration unilatérale transgresserait à la fois le droit constitutionnel du Canada et le droit international. Cependant, la Cour juge également qu’un amendement constitutionnel pourrait rendre possible une telle sécession et la Cour ajoute que si le Québec tient un référendum sur la sécession avec une question claire et que si une nette majorité l’emporte, le reste du Canada serait constitutionnellement dans l’obligation de négocier les conditions de la sécession du Québec.
Ces étapes à suivre là sont de base, professeur Mathieu, une question claire. Et ça, ça a fait couler beaucoup d’encre.
Félix Mathieu (23:13) Ouais.
Hugo Martin (23:16) Je dois aussi mentionner qu’à cette époque-là, c’était Lucien Bouchard qui gouvernait le Québec. Et Lucien Bouchard a dit « moi cet avis de la Cour suprême du Canada, on n’en tiendra pas compte ». Il y a eu une réponse à ça, il y a eu la Loi sur la clarté. Et une question claire, ça ne veut pas dire « je veux que le Québec se sépare ». Ça semble être une question claire, mais évidemment dans la nuance, ça ne fonctionne pas.
Félix Mathieu (23:42) En fait, c’est qu’au mois d’août 1998, on rend l’avis de la Cour suprême et pour le gouvernement toujours dirigé par Jean Chrétien, on est un peu insatisfait. C’est-à-dire qu’on n’a pas barré à double tour la porte à une éventuelle sécession. Et là, on se dit, c’est quoi une question claire ? Ça reste trop ambigu. Ça reste des rapports de force politique. On veut clarifier cette situation-là et donc on en vient…
à déposer la Loi sur la clarté qui a pour vocation finalement de venir clarifier certains paramètres entourant les conclusions du renvoi à la sécession. Il y a peut-être deux ou trois éléments qui sont importants à mentionner par rapport à la Loi sur la clarté. Notamment, on dit, bien, ça va appartenir à la Chambre des communes de déterminer si une question est claire et on se donne…
une trentaine de jours, à mon souvenir, après le dépôt formel d’une question référendaire pour se saisir de la question à Ottawa et de répondre, de dire oui ou non, il s’agit d’une question claire ici. Et moi ça, ça me semble une proposition tout à fait cohérente avec les principes du fédéralisme identifié par la Cour dans le renvoi de 1998. On confirme finalement si la question est claire, on le sait à l’avance.
Ici, on n’a pas d’exemple précis à savoir qu’est-ce qu’il serait considéré une question claire, mais quand même la démarche me semble raisonnable. Par contre, ce qui me semble déraisonnable dans la matière, c’est ce qui suit dans la Loi sur la clarté où on va fixer finalement les modalités pour décider si une réponse à une question qu’on aurait considérée comme étant claire, elle, est-ce que cette réponse-là est claire ?
C’est que la loi, ce qu’elle propose, c’est qu’on va se donner jusqu’à après la tenue d’un référendum pour juger à la Chambre des communes à savoir si le résultat est clair. Et on laisse entendre que 50 % plus 1, ce ne serait pas nécessairement un résultat clair. On doit tenir compte notamment du taux de participation et de ce que la loi indique comme étant tout autre facteur pertinent. Donc…
ça me semble contraire au principe du fédéralisme et de la démocratie évoqués par la Cour, en ce sens où il y a un des deux partenaires, une des deux majorités exprimées par la Chambre des communes qui se présentent comme étant plus légitimes comme expression démocratique qu’une autre majorité à l’échelle d’une province qui, elle, aurait exercé sa volonté par un exercice référendaire.
Et donc tout ça ici va amener Lucien Bouchard à réagir avec la loi 99 à l’Assemblée nationale pour essentiellement donner la réplique à la Loi sur la clarté en disant « nous on rejette en bloc tout ce que vous proposez ici et le Québec va disposer de lui-même des modalités à suivre pour savoir s’il veut devenir un État indépendant dans le futur ».
Et donc vraiment, à ce moment-là, il n’y a plus de dialogue. On se regarde en chiens de faïence, autrement dit. On ne dialogue plus du tout autour de tout ça.
Hugo Martin (26:37) Je lis un texte de Stéphane Dion de 2014. « Le gouvernement du Québec n’a pas le droit d’enlever le Canada aux Québécois qui veulent le garder. Le gouvernement du Québec n’a pas le fondement juridique qui lui permettrait de contraindre qui que ce soit – le gouvernement du Canada, les gouvernements étrangers, les Québécois eux-mêmes – de reconnaître comme étant le gouvernement d’un État indépendant. »
La Cour suprême nous a dit « province, faites une question claire ». Ils n’ont pas dit que le fédéral va approuver ou non.
Félix Mathieu (27:06) Non, effectivement. En fait, c’est qu’entre les deux dimensions, à savoir le résultat clair, on juge a posteriori tandis que la question, elle, elle est jugée claire ou non avant la tenue du référendum.
Et c’est là que j’ai l’impression que ça vient amener justement un rapport normatif de subordination d’un des deux partenaires dans l’ordre constitutionnel et fédéral canadien. Ce qui, ça me semble contraire aux principes identifiés par la Cour en 1998.
Hugo Martin (27:32) Joseph Facal a déjà écrit qu’il faudrait « une majorité franche, stable et résolue, qui ne variera pas de plusieurs points d’une semaine à l’autre au gré des humeurs. La décision de quitter ou non le Canada est une décision solennelle, grave. On ne saurait tirer profit d’un climat enfiévré pour tenir un référendum à la va-vite. » Est-ce que c’est un endossement…
Félix Mathieu (27:58) Le camp du Oui est composé de plusieurs branches, on pourrait dire. Il y en a au sein du camp du Oui de 1998 à aujourd’hui qui refuse carrément finalement la légitimité de la Cour suprême du Canada pour se prononcer sur cette question-là. Et c’est un peu la posture, en fait c’était directement la posture du gouvernement du Québec…
pendant les audiences sur l’avis. On a refusé d’y participer en disant on ne va pas participer à un exercice où neuf juges nommés par le fédéral vont se prononcer sur la capacité du Québec de jouir de son autodétermination politique.
Hugo Martin (28:34) Laissons la possibilité d’un prochain référendum de côté, mais est-ce qu’en relisant cette décision aujourd’hui, est-ce que vous pourriez affirmer que la Cour suprême du Canada, dans la composition dont elle est présentement, aurait rendu une décision équivalente ?
Et ensuite de ça, aujourd’hui, est-ce que la sécession d’une province est possible au Canada ?
Félix Mathieu (28:58) Oui, première question, à maintes égards oui, mais je crois qu’il y a un élément qui est crucial, qu’il faut soulever, c’est la question des peuples autochtones. Aujourd’hui, la place que prennent les peuples autochtones dans le cadre de notre réflexion collective sur ces enjeux-là est beaucoup plus importante et structurante qu’elle ne pouvait l’être il y a 25-30 ans simplement.
Et donc j’ai l’impression que la Cour aurait sans doute pas présenté les peuples autochtones dans le prisme de la protection des minorités. Parce que d’une certaine manière en faisant ça, on vient aplanir finalement la profondeur de la diversité constitutive du Canada. Les peuples autochtones vont dire « nous ne sommes pas des minorités ethnoculturelles issues d’une immigration plus ou moins récente. Nous avons…
des droits d’ailleurs reconnus depuis 1982 ». Deuxième question, est-ce qu’une province aujourd’hui peut faire sécession ou à tout le moins utiliser les conclusions de la Cour suprême ? Je pense que oui,
et dans mes propres travaux, notamment avec mon collègue, professeur à la Faculté de droit à l’Université de Sherbrooke, Dave Guénette, nous avons utilisé les principes constitutionnels sous-jacents, par exemple pour évaluer la gouvernance en temps de crise pendant la pandémie. Et on s’intéressait à savoir, est-ce que finalement dans la gestion de la pandémie,
on a mis à mal les principes constitutionnels sous-jacents ? Et on a montré, par exemple, que certains principes ont été plus résilients. Je pense notamment à ceux du fédéralisme et du constitutionnalisme qui ont été assez bien soutenus. Mais lorsqu’on regarde du côté de la démocratie, bon, on a quand même mis à mal certains exercices démocratiques au fondement de notre légitimité de la gouvernance. Et pour la protection des minorités, on soulevait…
les populations les plus vulnérables ont été a fortiori affectées par la crise et donc on a quand même échoué finalement à la vivre à la hauteur de tout ça. C’est une manière de montrer que les principes de la Cour suprême sont vivants et peuvent être appliqués à une pluralité de circonstances bien au-delà du sujet précis pour lequel la Cour avait été saisie à l’époque.
Hugo Martin (30:58) Donc on a raison d’avoir choisi cette décision-là, cet avis-là, le renvoi relatif à la sécession du Québec pour dire que ça a façonné le Canada. Il n’y a pas de doute là-dessus. Vous êtes d’accord avec moi, professeur Mathieu ?
Félix Mathieu (31:09) À 100 % d’accord.
Hugo Martin (31:11) On sait que c’est une décision marquante. Est-ce qu’elle a eu comme conséquence de fragiliser l’unité canadienne ?
Félix Mathieu (31:20) D’une certaine manière, j’ai même envie de dire qu’elle a permis à certains égards de la renforcer. C’est-à-dire que ça permet d’une certaine façon, je crois, de vivre ce débat à visière levée. Voici les paramètres pour tenir une discussion en vue finalement de réfléchir à ces enjeux-là. Et je trouve plutôt… Je crois qu’on devrait approfondir ces dynamiques-là.
En Espagne, on vient simplement souligner qu’étant donné que la Constitution espagnole suggère et stipule que « l’unité du peuple espagnol est une et indivisible », finalement, bien que ce n’est pas possible de consulter une portion d’un peuple qui forme un tout. Et donc on empêche ces débats-là de se tenir et ça vient crisper des tensions et ça vient finalement pourrir la vie démocratique autour de ces enjeux-là.
Alors que selon moi, dans le contexte d’aujourd’hui, on doit accepter que les modalités de notre vie politique collective sont appelées à évoluer dans le temps.
On fait preuve d’une grande myopie historique parce qu’on a qu’à reculer de 50 ans ou encore plus de 300-400 ans pour voir à quel point la mappemonde a changé. Et donc la Cour suprême ici, je la trouve très pertinente pour justement…
Hugo Martin (32:23) Ah.
Félix Mathieu (32:33) permettre de penser des modalités pour asseoir une conversation en vue de réfléchir à d’éventuelles transformations des projets politiques en Amérique du Nord. Et tant que les principes qu’elle a évoqués, que ce soient ceux du fédéralisme, de la démocratie, protection des minorités et constitutionnalisme, guident cette conversation-là, ben je crois qu’on est en mesure de faire dans une certaine hauteur éthique et politique…
plutôt que simplement se ramener à la raison du plus fort. On pourrait dire une formule que l’ami Alain-G. Gagnon a popularisée pour dire, on doit parler de légitimité et pas seulement de légalité puisque ces enjeux-là débordent du seul cadre constitutionnel et juridique. C’est des rapports de force et c’est des enjeux socio-politiques. Il faut les articuler dans tous leurs angles, finalement.
Hugo Martin (33:18) C’est quand même intéressant quand qu’on parle que c’est une décision qui a façonné le Canada, mais elle a aussi rayonné à l’international. L’Arménie plaidait son indépendance face à l’Azerbaïdjan, on s’adresse aux tribunaux et on avait une référence au renvoi relatif à la sécession du Québec. On y lit même directement que selon la Cour suprême du Canada, bien que le droit international ne donne pas de fondement juridique à une sécession unilatérale dans le contexte d’une démocratie, un tel droit pourrait exister en dehors de ce contexte. Est-ce que vous avez d’autres exemples à nous donner là-dessus ?
Félix Mathieu (33:52) notamment dans le contexte britannique, dans les négociations entre l’Écosse et le Royaume-Uni, en 2022, je crois, le plus haut tribunal a mobilisé le renvoi de 1998 pour éclairer son propre raisonnement.
En Catalogne, c’était en 2023. La Généralitat, donc l’équivalent de l’Assemblée nationale, donc leur entité parlementaire en Catalogne, avait confié un mandat à des experts qu’on a appelé un « comité sur la clarté ».
Mais oui, les travaux de la Cour suprême rayonnent à l’international, notamment sur cet enjeu du renvoi relatif à la sécession. Mais au-delà des autres cours qui peuvent s’y intéresser, dans les travaux universitaires, qui portent en études fédérales et constitutionnelles, mais aussi sur les travaux sur les nations et les nationalismes minoritaires, c’est un incontournable.
Les personnes qui font des recherches doctorales sur ces enjeux-là, ça fait partie de leur liste de lecture prioritaire. Ça devient une fondation d’analyse en vue d’articuler des propositions novatrices, parce qu’il y a également toute une littérature qui s’est développée autour de l’idée de la théorie de la cause juste. Qu’est-ce qui pourrait faire en sorte…
qu’un peuple, un démos pour reprendre le terme latin, puisse avoir pleine légitimité de déclarer unilatéralement sa sécession ?
Donc ça demeure des enjeux qui sont tout à fait d’actualité encore aujourd’hui, bien au-delà des frontières du Québec et du Canada.
Hugo Martin (35:12) Stéphane Dion a déjà écrit qu’il est irréaliste de croire qu’une déclaration unilatérale d’indépendance puisse obtenir la reconnaissance internationale. Cependant, il y a des exemples de déclarations unilatérales d’indépendance qui ont été reconnues. On parle du Kosovo, Serbie.
Donc, ça existe. Il y a des exemples de reconnaissance internationale parce qu’un pays, un État, n’existe pas si le reste du monde ne décide pas de le reconnaître.
Félix Mathieu (35:40) Exactement. C’est un rapport dialogique. Une nation, c’est une population donnée qui cherche à être reconnue par ses autres donneurs de sens, ses autrui significatifs comme étant…
un peuple qui est légitime de s’autogouverner et s’autodéterminer. Donc tout ça peut prendre plusieurs formes. On n’est pas obligé de devenir un État indépendant pour pleinement exercer les fondements du phénomène national. Mais effectivement, il y a des déclarations unilatérales qui ont produit des effets de reconnaissance qui en ont donc venu à changer les rapports de force institutionnalisés. Stéphane Dion, ce qui est un grand défenseur de l’unité…
canadienne, mais son argumentaire est très politique, c’est-à-dire qu’il veut éviter d’ouvrir la porte.
Moi, je suis d’un avis un peu différent, notamment des résultats que j’ai tirés de mes recherches empiriques, sont ancrés dans le fédéralisme et le droit constitutionnel comparé, notamment, lorsqu’on regarde les contextes plus ou moins similaires aux nôtres, de démocratie libérale établie où il y a un mouvement indépendantiste ou autonomiste assez fort qui demande plus de pouvoir, plus d’autonomie…
plus de reconnaissance, il n’y a aucun cas avéré de phénomène sécessionniste qui a finalement parvenu à son indépendance parce que l’État central lui a accordé plus de pouvoir. Et donc, la théorie de « si on en donne juste un peu aux indépendantistes, ils vont tirer toute la couverture et c’est la fin du pays », ben finalement, c’est plus une vue de l’esprit ou une crainte qui est légitime, mais empiriquement, ce n’est pas une conclusion qu’on peut soutenir.
Hugo Martin (36:57) Sans qu’une province ne veuille nécessairement…
se séparer du pays. Est-ce qu’elle pourrait utiliser cette décision-là pour tester les limites du fédéralisme ? On fait un référendum sur un autre sujet pour dire, je sais pas moi, une des compétences exclusives au fédéral, ben nous, dans la province, on veut aller la chercher, on pose une question claire et on obtient une majorité nette.
Félix Mathieu (37:36) Il n’y a pas d’unanimité dans la communauté des experts en la matière. Je fais partie de celles et ceux qui croient qu’effectivement, c’est possible d’aller dans cette direction-là, de vouloir, par exemple, provoquer un changement constitutionnel en la matière issu d’un exercice référendaire par rapport à une question qui serait clairement posée, forcer la tenue de négociations constitutionnelles en vue…
finalement de parvenir à un accord. Ça me semble être tout à fait dans l’esprit du renvoi relatif à la sécession de 1998. Maintenant, on n’a pas de cas avéré, on ne l’a pas testé encore. Pour le chercheur que je suis, moi, je serais très heureux de pouvoir assister à tout ça et l’analyser.
Je crois que ça nous permettrait finalement de mieux comprendre les contours pratiques qu’on peut faire découler de la décision de 1998.
Hugo Martin (38:23) Est-ce qu’on est fier de notre Cour suprême du Canada d’avoir rendu une décision comme celle-ci, le renvoi relatif à la sécession du Québec, qui était évidemment en réaction d’un contexte social particulier à cette époque-là ? Mais est-ce que c’est…
objectivement une bonne décision qui répondait aux questions posées par le fédéral à cette époque-là ?
Félix Mathieu (38:47) La Cour suprême était dans une situation très délicate à ce moment-là. Elle était consciente en effet de la nature profondément politique finalement de l’enjeu qui lui était présenté et on était conscient aussi des potentielles conséquences d’une décision qui aurait été sans doute moins nuancée que tout ça. Bon, moi c’est l’avis de la Cour suprême que j’ai de loin le plus travaillé, le plus lu, je l’ai beaucoup analysé dans mes travaux…
c’est une décision qui a permis d’atteindre plusieurs des objectifs, sans doute que la Cour elle-même s’était fixés en cherchant à répondre aux questions qui lui étaient posées en la matière. Il y en a plusieurs quand même qui critiquent la Cour suprême d’avoir finalement ramené par la bande des principes constitutionnels sous-jacents, des éléments qu’on ne retrouve pas…
dans la Constitution formelle, donc on l’accuse d’avoir sécrété des éléments de démocratie à sa guise, d’avoir un peu transformé le narratif. Mais dans le même temps, c’est un peu son rôle également, c’est un peu la réponse que je donnerais ici. Je crois qu’on aurait pu avoir plusieurs décisions, plusieurs avis qui auraient atisé les tensions et celle-ci a finalement permis de les pacifier davantage. Et donc, à ce niveau-là…
je crois qu’effectivement, ça a été une bonne décision, entre guillemets, et qu’on n’a pas terminé finalement de bien en saisir toute la heuristique, donc qu’est-ce qu’on peut en faire découler. Et pour ça, je crois qu’on peut en être reconnaissant au plus haut tribunal du pays de s’être penché avec une certaine audace sur les questions qui lui étaient posées et d’avoir fait preuve d’interdisciplinarité également pour répondre à ces questions-là.
Hugo Martin (40:17) Professeur Félix Mathieu, merci de vous être prêté à l’exercice, de nous avoir expliqué de façon claire ce qu’est le renvoi relatif à la sécession du Québec. Encore une fois, merci beaucoup.
Félix Mathieu (40:28) C’est moi qui vous remercie et merci à vous ainsi qu’à toute l’équipe de produire ce balado qui va enrichir notre compréhension des décisions, des avis rendus par la Cour au cours des 150 dernières années.
Outro STD FR (40:44) Merci d’avoir été des nôtres pour cet épisode de Façonner le Canada : 150 ans de décisions marquantes. Comme nous l’avons vu aujourd’hui, le droit n’est pas statique, il est vivant. Chaque décision de la Cour suprême ajoute une pierre à l’édifice de notre société. Pour consulter les arrêts discutés et en savoir plus sur nos invités, rendez-vous sur faconnelecanada.ca et parcourez les notes de l’épisode.
Abonnez-vous sur votre plateforme de balado préférée pour ne rien manquer de cette série soulignant le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada. Merci à tous ceux et celles qui ont contribué à ce projet, notamment la Cour suprême du Canada, le Très Honorable Richard Wagner, juge en chef du Canada, les Honorables Nicholas Kasirer, Suzanne Côté, Andromache Karakatsanis, Sheila Martin, Malcolm Rowe, Mahmud Jamal, Michelle O’Bonsawin et Mary Moreau;
les professeurs Louise Langevin, Jocelyn Downie, Kerry Froc, Naomi Metallic, Karen Drake, Denis Nadeau, Félix Mathieu, Éric Labelle-Eastaugh, Marcus Moore, Joel Bakan, Howie Kislowicz, Richard Moon et François Tanguay-Renaud. Merci aussi à Maître Michel Lebrun, Mesdames Sandrine Raymond, Laurence Lapérière, Laurence Thériault, monsieur Peter Warren et la productrice madame Constance Saint-Pierre.
Ce projet a été rendu possible grâce au gouvernement du Canada. Ici Hugo Martin et je vous dis à la prochaine.
Transcription
Transcription – Façonner le Canada
150 ans de décisions marquantes
Episode 07 – La sécession du Québec et l’avenir de la confédération avec le professeur Félix Mathieu
Durée: 00:42:41 min
Intro STD FR (00:02): Welcome to Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions. The Canada we know today was not built by chance. Argument by argument, judgment by judgment, it has been shaped by law within a unique justice system born from the encounter of British and French systems, and which now increasingly integrates Indigenous traditions. In this series, we mark the 150th anniversary of the Supreme Court of Canada by decoding the major decisions that have defined our rights, freedoms, and collective identity. I am your host, Hugo Martin, and through exclusive meetings with the nine Supreme Court judges and constitutional experts, we will explore the context of these judgments, their impact, and their resonance today.
Laurence (00:54): In this episode, we address one of the most existential questions in Canadian political history: the survival of the country itself. To discuss this, we have the pleasure of welcoming Professor Félix Mathieu.
Félix Mathieu is a professor in the Department of Law at the Université du Québec en Outaouais and co-director of the Research Observatory on Quebec Constitutional Issues. With him, we dive into the heart of a landmark 1998 decision, the Reference re Secession of Quebec, a judgment that profoundly shaped how the Canadian federation is understood today.
In the aftermath of the 1995 referendum, narrowly won by the No side, the federal government posed three crucial questions to the Supreme Court. Can Quebec unilaterally secede from Canada under the Constitution? Can it do so under international law, and in the event of a conflict, which prevails?
Was the Court going to close the door on independence forever or outline, intentionally or not, a roadmap for the country’s breakup? The unanimous answer took everyone by surprise. I am Laurence Lapérière, and I wish you a very good listening experience.
Hugo Martin (2:03): So, Professor Félix Mathieu, thank you for being with us.
Félix Mathieu (2:06): Thank you for having me, it’s a pleasure to be here.
Hugo Martin (2:09): National issues are not necessarily Quebec-centric. However, there was a referendum in Quebec in 1980, a Quebec referendum on the Charlottetown Accord in 1992, and another referendum in 1995. Where does the national question come from?
Félix Mathieu (2:23): To understand the present, I go back to 1774 and the Quebec Act, which is an important event for understanding the foundations of Canadian duality. But I think we must go back to the beginning of the second half of the 20th century. At the time, we talk a lot about the Quiet Revolution in Quebec, but we can speak of quiet revolutions. Canada is also experiencing a moment of profound identity transformation parallel to what is happening in Quebec. And it is ultimately in the wake of these dynamics that the national question truly arises and poses itself from a political and constitutional standpoint. Because for the major part of the confederation’s trajectory since 1867, Canada as a whole did not necessarily think of itself in national terms.
Since the Statute of Westminster in the interwar period, and the world wars, there has also been a feeling of patriotism. We remember John A. Macdonald saying “I was born a British subject and I will die a British subject,” so there wasn’t this Canadianness that was already there, whereas in Quebec, yes, we speak of the “équipe du tonnerre” with Jean Lesage’s team and the Quebec Liberal Party taking power, succeeding the years characterized by Maurice Duplessis and the Union Nationale.
Yes, a movement of renewal for Quebec society: the laicization and secularization of society, language replacing religion as the primary factor for thinking about identity, the foundation of identity which also materializes as the health insurance card for Quebec—entities and dynamics that form and forge an identity. In Canada, we also have this, with the whole question of Canadian citizenship in the late 1940s, a Governor General coming from Canada for the first time. The Canadian flag is adopted, the national anthem, eventually bilingualism, multiculturalism. Thus, Canadian identity and Quebec identity are transformed in parallel. And it is in the wake of these two nation-building projects—which are rival projects and very similar to each other in many respects—that the political and constitutional theater takes shape. Yes, starting with the creation of the Parti Québécois, which takes power in 1976.
And it is when it announces “we will hold a referendum on Quebec’s independence”. We do not yet know the exact modalities it will take. It is sovereignty-association that ultimately colors the 1980 referendum. And it is really at that moment that the lines crystallize a bit for the decades to follow.
Hugo Martin (6:28): A few days before the vote in the 1980 referendum, Pierre Elliott Trudeau, Prime Minister of Canada at the time, in a famous speech at the Paul Sauvé Arena, says, “I invite you to vote no”.
And if we vote no, we will interpret it as a desire to transform Canadian federalism. That actually mobilized a lot of people. And well, in the weeks and months that follow, the Constitution is patriated and equipped with a proper constitutional amendment procedure at home, but in the constitutional round of 1981, we meet and Quebec feels betrayed by its allies in the famous night of the long knives between November 3 and 4, concluding that we are not partners to this proposal. The National Assembly of Quebec ends up voting a motion to formally reject the proposal submitted here. It was believed in Quebec that we had what is called a veto power over constitutional changes. And finally, the Supreme Court renders two judgments in 1981-82 confirming that Quebec has no such veto power. It is said that an appreciable degree of provincial consent is needed. And it is in this context, where Quebec did not sign or adhere to the Constitution Act of 1982, that political tensions return, but they subside for a moment with the phenomenon of the “beau risque” with Brian Mulroney’s Progressive Conservatives, leading to the Meech Lake constitutional rounds in an attempt to bring Quebec into the constitutional fold with honor. This fails notably because within the three-year period…
Laurence (6:28): Yeah.
Félix Mathieu (6:40): …Manitoba and Newfoundland do not ratify the agreement in their respective legislative assemblies. This causes the Meech Lake constitutional round to fall through. We have the Charlottetown round in 1992 which also fails. And at that moment, when it fails for a second time, and Indigenous issues had also been brought to the fore in the discussion—it was no longer just about francophones—the Yes option gains ground; it was a moment when independence was supported by more than the majority of the population in Quebec. Many held it against Robert Bourassa’s Liberal team at the time, saying that if you had held a referendum back then, the Yes side would likely have won in the wake of the famous “whatever is said or done, Quebec is today and forever a distinct society capable of deciding for itself for the future”.
Hugo Martin (7:25): Yes. What were Quebec’s main demands during all those years?
Félix Mathieu (7:33): I think we can perhaps boil them down to three main clusters of demands.
The first major demand for Quebec is what we could call the exercise of the right of peoples to self-determination. That is, the famous idea that we form a nation, and therefore we have the right to decide for ourselves regarding our political and collective being and future. And this implies the constitutional dimension here. In 1980, it was also very present, and it was also granted from the perspective of Indigenous peoples, where it was said that Indigenous peoples also ultimately have the right to self-determination because in 1980 the discourse of decolonization is very powerful. More broadly, and also the idea of democratic legitimacy. It’s “masters in our own house” (maîtres chez nous), and “masters in our own house” aligns with a second principle, which is to say: well, if we decide by 50% plus 1 to undertake a process, the democratic foundation here should be sufficient to allow us to move in that direction.
Then there is also another point, which I think we can call with Lucien Bouchard a sovereignty of conclusion: to say that if we end up negotiating with the federal government, we will conclude an agreement to rethink the partnership, which may have a more or less extensive component of independence for Quebec, but to think about partnership dynamics with the federal government.
And so I think these three foundations are at the heart of the argument in 1995.
Hugo Martin (9:01): And conversely, federal concerns?
Félix Mathieu (9:05): They can perhaps be brought down to three or four as well. First and foremost, I think, is the idea of Canadian unity, the integrity of the country. For any sovereign state, this is crucial. We want to preserve the territorial integrity of our political and constitutional entity. Stemming from this are also economic and financial motivations, meaning we want to preserve Canadian unity to ensure we can always benefit from the free trade that results from it, as well as various points of entry and exit, whether with the United States in its geographical possibilities, or with other international markets in particular. There is also the whole question of borders, and this brings us back to the issue of the place of Indigenous populations. What do we do with Indigenous populations who find themselves cross-cut by borders that would become more rigid here, as well as respect for the Canadian constitutional framework?
Hugo Martin (9:58): At the level of Indigenous peoples, there were three referendums in 1995 held by the Indigenous peoples of northern Quebec who, by a near-unanimity of their population, proclaimed their remaining in Canada with their territory. After the 1995 Quebec referendum, it appeared that the Supreme Court was confronted precisely with the question of whether Quebec could decide by itself to separate from Canada. So I’ll give it to you in a thousand, dear listeners, it’s not very complicated. Today we are going to talk with Professor Mathieu about the Reference re Secession of Quebec, which was rendered in 1998. Let’s go back to the basics, Professor. What is a reference?
Félix Mathieu (10:42): A reference is a procedure provided for in our constitutional order that allows a government to ask a court for its opinion on a particularly important, often burning and difficult question. The federal government can do this before the court of final instance, which is the Supreme Court of Canada. The provinces can also do this regarding their own court of appeal. This helps clarify an ambiguous situation. We are not certain of the answer to the question being asked. So a fairly recent example is Stephen Harper’s government, which had many grand ideas for reforming the Canadian Senate, and asked the Supreme Court: can I proceed this way? He was told no. But Supreme Court opinions, when it is a reference, it is important to emphasize, do not have binding force. They give a sort of indication of the Court’s opinion on a subject, but it is not a decision, strictly speaking, arising from a normal judicial proceeding. It therefore allows a government to specify the action to take or, conversely, the action not to take, because we better understand the pitfalls that could result from it.
Hugo Martin (11:50): The federal government submitted certain questions to the Supreme Court. What were they?
Félix Mathieu (11:57): Questions were asked because the Constitution was silent. Can a province, Quebec for example, secede from Canada? There were components of unilateral secession. So, the sovereigntists of the Parti Québécois take power. It is in this context of a tug-of-war between federalists and sovereigntists that Jean Chrétien, who led a Liberal government, thought that Canada might break up—somewhat what would be called Plan B—meaning the government would seize the Court to ask if it is indeed possible for a province like Quebec to secede unilaterally. The first question asked of the Court is whether it is possible for a province, within the existing Canadian constitutional order, to secede unilaterally. The second question asked is whether, under international law, Quebec can unilaterally secede from Canada? And the third sub-question asked of the Court is: in the event of a conflict between the answers you give to these two questions, does one answer take precedence over the other? These are the three big questions asked of the Court.
Hugo Martin (13:06): So, under the existing constitutional law in Canada, can Quebec separate? Question 1. Now, the same question, but slightly differently phrased: under international law, can Quebec separate? And finally, if it was Yes for the first question and No for the second question, how do we reconcile the answers to these two questions, Professor Mathieu?
Félix Mathieu (13:32): It is a truly complex exercise and a very nuanced answer in the end, and that is undoubtedly what makes this reference opinion so strong, and why we still talk about it today, and why people all over the world have taken a keen interest in it. Because ultimately, neither Canadian Constitution nor international law provides that it is possible for Quebec to secede unilaterally. But to get there—the Constitution being silent on these aspects—the Court showed ingenuity in reflecting on the principles that ultimately lead it to a conclusion. And what the Court ends up doing here is truly an interdisciplinary exercise that combines components of political philosophy, a historical, legal, and constitutional dimension of course, stating: “To answer the questions put to us,” and this is specified in paragraph 1 of the reference, “we must first examine a certain number of underlying constitutional principles”. Principles that are not in the text of the Constitution, but which allow us to better understand and interpret it all. And the Court writes—and I quote here—that “it is only when these underlying principles have been examined and circumscribed that we can give a valid answer to the questions we must answer”. And so what the Supreme Court does is present four major principles to us, which are, in the order presented: federalism, democracy, the rule of law and constitutionalism, and finally the protection of minorities. These principles are presented in a list described as non-exhaustive, so the Court takes great care to say that there are other underlying constitutional principles that may interest us or that we may mobilize in the future, but these serve as an analytical anchor for the Court’s reflection. And another important element before we dissect all this together is when the Court says that “these principles have equal normative value” (“équipementriordiale”). This means that each principle has an equal normative value for the Court. They must be balanced. We cannot make the principle of federalism take precedence over that of the protection of minorities, for example, and vice versa; we must find a point of balance between the two to make them dialogue and coexist at the same time.
Hugo Martin (15:47): In the first paragraphs justement where it says that fundamental principles must be dissected, was your reflex: “The Supreme Court is opening Pandora’s box” by saying there are other principles, underlying principles to all this? Did it make you think about the direction the Supreme Court wanted to take in this decision?
Félix Mathieu (16:08): In fact, I must tell you, it was a turning point in my own intellectual trajectory when I read this decision. You read this text and from the very first paragraphs, you say: “Wow, how can the Court ultimately articulate such an advanced, sophisticated reflection on the matter?” It truly marked me, I must say. It is one of the elements that brought me into the field of constitutional law and comparative constitutional law. I was fascinated by how the Court could go beyond a constitutional text to nourish its reflection, and with these principles, I believe they can be erected as analytical parameters to analyze a plurality of events. We are not only constrained to look at the issue of Quebec’s potential secession; we can use the underlying constitutional principles identified by the Court as a way, I might say, to see how a society evolves based on these principles, which are ideals from which we want to organize the parameters of collective life.
Hugo Martin (17:09): We mentioned earlier that there are four fundamental principles. And we wanted to dissect them. We talked about federalism, democracy, the rule of law, and the protection of minorities. Let’s go, let’s dive into it, Professor Mathieu.
Félix Mathieu (17:22): Federalism is presented first as the star that guided the courts in their judgments. In English, they speak of the “North Star”. The principle is presented as combining governmental autonomy for the federated entities and a duty to participate in what brings everyone together. Emphasis is placed primarily on the dimension of autonomy in this regard. The principle of federalism is also presented as a marker of recognition of the diversity of the federation’s components. This is a quotation from the Court itself at paragraph 58, stating that federalism allows for autonomy to ensure the development of their distinct society. It is also said that it seeks to facilitate the pursuit of collective goals for minorities who constitute the majority in a province. Clearly, federalism for the Court is not just a technical and institutional question; it has substance that fosters societal pluralism and allows projects with distinct cultures to coexist.
The second principle the Court mobilizes is democracy, which is presented as a fundamental value of our legal and political culture. And what is especially interesting is that the principle of democracy is expressly associated with federalism here. And I quote the Court here: that democracy is “fundamentally connected to essential goals, most notably the promotion of self-government”. And so we see that for the Court, the two are linked to one another. They cannot be dissociated. And when we return to the link between democracy and federalism, that is at the heart of the Supreme Court’s reflection in 1998 in its reference. At paragraph 66… and I quote: “The relationship between democracy and federalism means that different and equally legitimate majorities can coexist in various provinces and territories as well as at the federal level”. What is especially decisive is perhaps the sentence that follows, right? It is written: “No majority is more or less legitimate than the others as an expression of democratic opinion”.
Hugo Martin (19:37): The precision on the concept of democracy becomes very important in the Supreme Court’s conclusions because what we understand today by democracy is very much majority rule, whereas in that decision, what a majority means in that case was qualified. So we talked about federalism, we talked about democracy, and now we will talk about the rule of law. What is the rule of law and what does the Court teach us about it?
Félix Mathieu (20:07): The rule of law, to get straight to the point, is the state of law (état de droit). It means that no one is above the law. It is the idea that there is a single rule for everyone; it is a rampart, in other words, against state arbitrariness. And constitutionalism, to put it most simply, is respecting the hierarchy of norms, in other words. And if we move to the fourth principle now identified by the Court, that of the protection of minorities, at this point, the Court tells us a nice story that is somewhat enchanted, I would say. It reviews the important stages of Canada’s political-constitutional trajectory, referring to historical compromises that supposedly ensured mechanisms to protect minorities. Reference can be made notably to linguistic minorities, official languages in minority settings, particularly the language of instruction for these minorities, and more broadly, the minorities under the 1982 Charter, especially with the groups mentioned in section 15. Thus, the Court will indicate regarding the protection of minorities that there are several provisions in our constitutional order that specifically protect linguistic, religious, and educational minorities.
Hugo Martin (21:03): Mmh.
Félix Mathieu (21:16): The Court, what it ultimately does, is say: if we rely on the principle of federalism and democracy, it concludes that if there is indeed a clear answer to a clear question, that entails an obligation to negotiate between partners with a view to potentially modifying the Canadian Constitution in due form, which would authorize, in accordance with the Canadian Constitution, a province to proceed with secession. But in this context, we are not in a unilateral approach at all. It is a more partnership-based approach, in accordance with the logic of the principles of federalism and democracy presented here. This is somewhat what allowed everyone to claim victory: those who were for the No side, who wanted to preserve Canadian unity, said: “Well, that’s perfect, we have an obligation to negotiate but we don’t have an obligation of result, it won’t happen,” and proponents of the Yes side said: “Well, the Supreme Court is giving us a roadmap to achieve secession, that’s still exceptional,” and from a legal standpoint, it is true that it is exceptional for a court of last instance to elaborate a roadmap for thinking about the eventual exit of one of its components.
Hugo Martin (22:31): The Court renders a unanimous opinion, released on August 20, 1998. The Supreme Court decides unanimously that such a unilateral declaration would violate both Canadian law and international law. However, the Court also judges that a constitutional amendment could make such secession possible, and the Court adds that if Quebec holds a referendum on sovereignty with a clear question and if a clear majority wins, the rest of Canada would be constitutionally bound to negotiate the conditions of Quebec’s secession. These steps to follow are basic, Professor Mathieu: a clear question. And that has generated a lot of ink.
Félix Mathieu (23:13): Yeah.
Hugo Martin (23:16): I must also mention that at that time, Lucien Bouchard was governing Quebec. Lucien Bouchard said: “Me, this opinion of the Supreme Court of Canada, we will not take it into account.” There was a response to that; there was the Clarity Act. And a clear question does not mean “I want Quebec to secede.” That seems to be a clear question, but obviously in nuance, it doesn’t work.
Félix Mathieu (23:42): In fact, in August 1998, the Supreme Court’s opinion is rendered and for the government still led by Jean Chrétien, there is a bit of dissatisfaction. That is to say, the door to a potential secession was not locked twice. And so we say: what is a clear question? It remains too ambiguous. It remains political power dynamics. We want to clarify this situation, and therefore the Clarity Act is tabled, which aims to clarify certain parameters derived from the conclusions of the secession reference. There are perhaps two or three elements important to mention regarding the Clarity Act. Notably, it is said that it is up to the House of Commons to determine if a question is clear, and we give ourselves about thirty days, to my recollection, after the formal filing of a referendum question to take up the matter in Ottawa and answer, saying yes or no, this is a clear question. And to me, that seems like a proposition entirely coherent with the principles of federalism identified by the Court in the 1998 reference. If it is finally confirmed that the question is clear, we know in advance. Here, we have no precise example of what would be considered a clear question, but the approach still seems reasonable to me. On the other hand, what seems unreasonable in this matter is what follows in the Clarity Act: we will ultimately set the modalities to decide whether an answer to a question considered clear is itself clear. What the Act proposes is that we will give ourselves until after the referendum is held for the House of Commons to judge whether the result is clear. And it is implied that 50% plus 1 would not necessarily be a clear result. Voter turnout must be taken into account, as well as any other relevant factor indicated by the Act. So all this seems contrary to the principles of federalism and democracy evoked by the Court, in the sense that one of the two partners—one of the majorities expressed by the House of Commons—presents itself as more legitimate as a democratic expression than another majority at the provincial level which would have exercised its will through a referendum process. And so all this leads Lucien Bouchard to react with Bill 99 in the National Assembly to essentially reply to the Clarity Act by saying: we reject wholesale everything you propose here, and Quebec will decide for itself the modalities to follow to see if it wants to become an independent state in the future. And so truly, at that moment, there is no longer any dialogue. We are staring each other down, in other words. We no longer dialogue at all around all this.
Hugo Martin (26:37): I read a text by Stéphane Dion in 2014: “The government of Quebec does not have the right to take Canada away from Quebecers who want to keep it. The government of Quebec does not have the legal foundation that would allow it to compel anyone—the government of Canada, foreign governments, Quebecers themselves—to recognize it as the government of an independent state.” The Supreme Court told a province: make a clear question. They didn’t say the federal government will approve it or not.
Félix Mathieu (27:06): No, indeed. In fact, between the two dimensions—namely the clear result, which is judged a posteriori, while the question itself is judged clear or not before the referendum is held—that is where I feel it introduces a normative relationship of subordination of one of the two partners within the Canadian constitutional and federal order. Which seems to me contrary to the principles identified by the Court in 1998.
Hugo Martin (27:32): Stéphane Dion once wrote that there should be a frank, stable, and resolute majority that will not vary by several points from one week to the next depending on moods. The decision to leave Canada or not is a solemn, grave decision. One cannot take advantage of a feverish climate to hold a rushed referendum. Is that a point of view…?
Félix Mathieu (27:58): The Yes camp is composed of several branches, we could say. There are those within the Yes camp from 1998 to today who outright reject the legitimacy of the Supreme Court of Canada to rule on this question. And that was a bit the posture—in fact, it was directly the posture of the Quebec government during the hearings on the opinion: they refused to participate, saying we will not participate in an exercise where nine judges appointed by the federal government will rule on Quebec’s capacity to enjoy its political self-determination.
Hugo Martin (28:34): Let’s leave the possibility of a next referendum aside, but reading this decision today, could you affirm that the Supreme Court of Canada, in its current composition, would have rendered an equivalent decision? And secondly, today, is secession of a province possible in Canada?
Félix Mathieu (28:58): Yes, to the first question, in many respects yes, but I believe there is an element that is crucial and must be raised, which is the question of Indigenous peoples. Today, the place Indigenous peoples occupy in our collective reflection on these issues is much more important and structuring than it could have been just 30 years ago. And so I have the impression that the Court would likely not have presented Indigenous peoples through the sole prism of minority protection. Because in a way, by doing that, we flatten the depth of Canada’s constitutive diversity. Indigenous peoples will say: “We are not ethno-cultural minorities resulting from more or less recent immigration. We have ancestral rights recognized since time immemorial.”
Second question: can a province today secede or at least use the Supreme Court’s conclusions? I believe so. In my own work, notably with my colleague, professor at the Faculty of Law at the Université de Sherbrooke, Dave Guénette, we used underlying constitutional principles, for example, to evaluate governance during times of crisis in the pandemic. We were interested in knowing whether, in managing the pandemic, underlying constitutional principles were undermined. And we showed, for example, that certain principles were more resilient. I think notably of those of federalism and constitutionalism, which were fairly well supported. But when we look at democracy, we nevertheless undermined certain democratic exercises at the foundation of our governance legitimacy. And for the protection of minorities, we highlighted that the most vulnerable populations were a fortiori affected by the crisis, and therefore we ultimately failed to live up to it. This is a way of showing that the Supreme Court’s principles are alive and can be applied to a plurality of circumstances well beyond the specific subject for which the Court was seized at the time.
Hugo Martin (30:58): So we are right to have chosen this decision, this opinion, the Reference re Secession of Quebec, to say that it shaped Canada. There is no doubt about that. Do you agree with me, Professor Mathieu?
Félix Mathieu (31:09): 100% agree.
Hugo Martin (31:11): We know it’s an important decision. Did it have the consequence of weakening Canadian unity?
Félix Mathieu (31:20): In a way, I even feel like saying it allowed it to be strengthened in certain respects. That is to say, it allows us in a way, I believe, to live this debate openly: here are the parameters for holding a consultation in order to reflect on these issues. And I rather think we should deepen these dynamics, rather than simply pointing out that since the Spanish Constitution suggests and stipulates that the unity of the nation is one and indivisible, therefore it is not possible to consult a portion of a people that forms a whole. And so we prevent these debates from taking place, and it tightens tensions and ultimately ruins democratic life around these issues, whereas according to today’s context, we must accept that the modalities of our collective political life are called to evolve over time. We display great historical myopia because we only have to look back 50 years or even 300-400 years to see how much the map of the world has changed. And so the Supreme Court here is very relevant to precisely…
Hugo Martin (32:23): Haha
Félix Mathieu (32:33): …allow us to think about modalities to set up a conversation to reflect on potential political projects in North America. And as long as the principles it evoked—whether federalism, democracy, the protection of minorities, and constitutionalism—guide this discussion, I believe we are able to do so with a certain ethical and political stature, rather than simply resorting to the might makes right. We could use a formula that Alain-G. Gagnon popularized to say that we must speak of legitimacy and not simply legality, since these issues go beyond the sole constitutional and legal framework. They are power dynamics and socio-political issues. We must articulate them from all angles, ultimately.
Hugo Martin (33:18): It’s even interesting when we think that it is a decision that shaped Canada, but it resonated internationally. In Armenia, for its independence from Azerbaijan, when addressing the courts, there was a reference to the Quebec secession reference; it is even read directly that according to the Supreme Court of Canada, although international law does not provide a legal basis for unilateral secession in the context of a democracy, such a right could exist outside of that framework… Do you have other examples to give us on that?
Félix Mathieu (33:52): Yes, in the British context, in the negotiations between the UK and Scotland, in 2022 I believe, the highest tribunal, the Supreme Court of the United Kingdom, used the 1998 reference to illuminate its own reasoning. For Catalonia, it was in 2023, the Generalitat of Catalonia, the equivalent of the National Assembly—their political entity—had given a mandate to experts called a “clarity committee”. But the Supreme Court’s work resonates internationally on this issue of the secession reference, but beyond other courts that may draw inspiration from it, there is academic work in federal and constitutional studies, as well as work on nations and nationalisms—it is a must-read. Anyone doing doctoral research on these issues has it on their priority reading list; it provides an analytical foundation for articulating innovative theses, because there is also an entire literature that has developed around the idea of the theory of just cause. What could make it so that a people, a demos to use the Latin term, has full legitimacy to unilaterally declare secession? So these remain issues that are entirely relevant today, well beyond the borders of Quebec and Canada.
Hugo Martin (35:12): Stéphane Dion once wrote that it is unrealistic to believe that a unilateral declaration can obtain international recognition. However, there are examples of unilateral declarations of independence that have been recognized. We think of Kosovo vis-à-vis Serbia. So, it exists. There are examples of international recognition because a country, a state, does not exist if the rest of the world does not decide to recognize it.
Félix Mathieu (35:40): Exactly, it is a dialogical relationship. A nation is a given population seeking to be recognized by other meaning-makers, its significant others, as a people legitimate to self-govern and self-determine. So all this can take many forms. We do not have to become an independent state to fully exercise the foundations of national self-determination. But indeed, there are unilateral declarations that have produced effects of recognition and have therefore ended up changing power dynamics. Stéphane Dion is a great defender of Canadian unity; his argument is very political, meaning he wants to avoid opening the door. I am of a slightly different opinion, notably from the data I have from my empirical research, which are in federalism and comparative constitutional law, particularly when looking at contexts more or less similar to ours of established liberal democracy where there is a fairly strong independence or autonomist movement asking for more power, more recognition: there is no proven case of a secessionist phenomenon finally achieving independence because the central state granted it more power. And so the theory of “just give the independentists a little bit, they’ll grab the whole blanket and it’s the end of the country”—ultimately, that is a figment of the imagination or a legitimate fear, but empirically, it is not a conclusion we can support.
Hugo Martin (36:57): Could a province, without necessarily wanting to separate from the country, use this decision to test the limits of federalism? We hold a referendum on another subject to say, I don’t know, exclusive federal jurisdictions, well, we in the province want to go there. We ask a clear question, we get a majority…
Félix Mathieu (37:36): There is no unanimity among experts on the matter. I am among those who believe that indeed, it is possible to go in that direction, to want for example to provoke constitutional change through a referendum exercise regarding a question that would be clearly articulated to force the holding of constitutional negotiations in order to reach an agreement. That seems to me to be entirely in the spirit of the 1998 secession reference. Now, we have no proven case, it hasn’t been tested yet. The researcher that I am, I would be very happy to witness all this and analyze it. I believe it would ultimately allow us to better understand the contours of what the 1998 decision can do.
Hugo Martin (38:23): Are we proud of our Supreme Court of Canada for rendering a decision like the Reference re Secession of Quebec, which was obviously in reaction to a particular social context at that time, but is it objectively a good decision that answered the questions asked by the federal government at that time?
Félix Mathieu (38:47): The Supreme Court was in a very delicate situation at that time. It was aware of the effects of the deeply political nature of the issue presented to it, and we were also aware of the potential consequences of a decision that would likely have been less nuanced than that one. Well, the Supreme Court opinion I have by far worked on the most, read the most, analyzed a lot in my work, is a decision that succeeded in achieving several of the objectives the Court itself had undoubtedly set for itself by seeking to answer the questions submitted to it on the matter. There are still several who criticize the Supreme Court for ultimately bringing in through the back door underlying constitutional principles—elements not found in the formal text of the Constitution—so it is accused a bit of having manufactured elements of law at its whim, of having somewhat transformed the narrative, but at the same time, that is also its role, which is a bit of the answer I would give: I believe there could have been several decisions, several opinions that would have inflamed tensions, and this one ultimately helped pacify them further. And so, in that regard, I believe it was indeed a good decision, quote-unquote, and we have not finished fully grasping all its heuristics—what can be derived from it—and for that, I believe we can salute the country’s highest court for tackling with a certain audacity the questions posed to it and for demonstrating interdisciplinarity as well to answer these questions.
Hugo Martin (40:17): Professor Félix Mathieu, thank you for playing along and for explaining clearly what the Reference re Secession of Quebec is. Once again, thank you very much.
Félix Mathieu (40:28): It is I who thank you, and thank you to you and the entire team for producing this podcast, which will enrich our understanding of the decisions and opinions rendered by the Court over the past 150 years.
Outro STD FR (40:44): Thank you for joining us for this episode of Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions. As we saw today, law is not static; it is alive. Every Supreme Court decision adds a stone to the building of our society. To consult the discussed rulings and learn more about our appointments, visit faconnelecanada.ca and browse the episode notes.
Subscribe on your favorite podcast platform so you don’t miss anything from this series highlighting the 150th anniversary of the Supreme Court of Canada. Thank you to everyone who contributed to this project, notably the Supreme Court of Canada, the Right Honourable Richard Wagner, Chief Justice of Canada, the Honourables Nicholas Kasirer, Suzanne Côté, Andromache Karakatsanis, Sheila Martin, Malcolm Rowe…
Thank you also to Michel Lebrun, Mmes Sandrine Raymond, Laurence Lapérière, Laurence Thériault, Peter Warren, and producer Ms. Constance Saint-Pierre. This project was made possible thanks to the Government of Canada. This is Hugo Martin, and I’ll see you next time.