Entretien avec l'honorable Mary T. Moreau
Entretien avec l'honorable Mary T. Moreau, nommée à la Cour suprême en novembre 2023. Première Franco-Albertaine à y siéger, sa nomination a créé la première majorité féminine de l'histoire de la Cour. Fille d'un père chirurgien devenu défenseur de l'éducation française en Alberta, elle a plaidé des causes fondatrices comme Mahé sur les droits scolaires des minorités. De l'affaire Paquette sur le bilinguisme judiciaire à son jugement de 210 pages pour la Fédération franco-ténoise, elle incarne la lutte pour les droits linguistiques. Elle partage sa vision de l'accès à la justice, du rôle des dissidences et des arrêts qui ont façonné le Canada.
Interview with the Honourable Mary T. Moreau
Interview with the Honourable Mary T. Moreau, appointed to the Supreme Court in November 2023. As the first Franco-Albertan to sit on the Court, her appointment created the first female majority in the Court's history. The daughter of a surgeon who became a champion of French-language education in Alberta, she litigated foundational cases like Mahé on minority-language educational rights. From the Paquette case on judicial bilingualism to her 210-page judgment for the Fédération franco-ténoise, she embodies the struggle for language rights. She shares her vision of access to justice, the role of dissents, and the landmark decisions that have shaped Canada.
L'honorable Mary T. Moreau
Juge à la Cour suprême du Canada
Mary T. Moreau est née à Edmonton, en Alberta, d'une mère anglophone et d'un père franco-albertain, le Dr Joseph Moreau, chirurgien et défenseur de l'éducation en français. Cette origine biculturelle a façonné toute sa carrière.
Avocate spécialisée en droit criminel et en droits linguistiques, elle a plaidé des causes fondatrices pour la francophonie canadienne, notamment l'affaire Paquette sur le droit au procès en français en Alberta et l'arrêt Mahé devant la Cour suprême, qui a établi l'interprétation de l'article 23 de la Charte et permis la création de conseils scolaires francophones dans l'Ouest canadien.
Nommée à la Cour du Banc de la Reine de l'Alberta en 1994, elle y a siégé pendant 29 ans, devenant la première femme juge en chef de cette cour. En 2006, siégeant à la Cour suprême des Territoires du Nord-Ouest, elle a rendu un jugement historique de 210 pages en français dans l'affaire de la Fédération franco-ténoise.
Sa nomination à la Cour suprême du Canada en novembre 2023 a marqué l'histoire : première personne de l'Ouest canadien d'expression française à y siéger, et nomination créant pour la première fois une majorité féminine sur le banc (cinq femmes sur neuf juges).
The Honourable Mary T. Moreau
Justice of the Supreme Court of Canada
Mary T. Moreau was born in Edmonton, Alberta, to an anglophone mother and a Franco-Albertan father, Dr. Joseph Moreau, a surgeon and advocate for French-language education. This bicultural background shaped her entire career.
As a lawyer specializing in criminal law and language rights, she argued landmark cases for French-speaking Canadians, notably the Paquette case concerning the right to a trial in French in Alberta and the Mahé decision before the Supreme Court, which established the interpretation of Section 23 of the Charter and enabled the creation of francophone school boards in Western Canada.
Appointed to the Court of Queen's Bench of Alberta in 1994, she sat there for 29 years, becoming the first female Chief Justice of that court. In 2006, while sitting on the Supreme Court of the Northwest Territories, she delivered a historic 210-page judgment in French in the Fédération franco-ténoise case.
Her appointment to the Supreme Court of Canada in November 2023 made history: she became the first French-speaking person from Western Canada to sit on the Court, and her appointment created a female majority on the bench for the first time (five women out of nine judges).
Contenu
Une histoire familiale ancrée dans les droits linguistiques
Fille d'une mère anglophone et d'un père franco-albertain, Mary T. Moreau a grandi dans un milieu bilingue et biculturel. Son père, le Dr Joseph Moreau, chirurgien et ardent défenseur de l'éducation en français, siégeait au conseil scolaire local où il militait pour augmenter la proportion d'enseignement en français — 50 % à l'époque. Une école porte aujourd'hui son nom en Alberta; il était encore vivant pour assister à la cérémonie d'ouverture.
L'affaire Paquette : le début d'une vocation
Jeune avocate, Mary T. Moreau reçoit la visite de Luc Paquette, un Franco-Ontarien accusé au criminel en Alberta qui insiste pour avoir son procès en français — impossible à l'époque puisque les dispositions du Code criminel n'avaient pas été proclamées dans cette province. « J'ai dit : Luc, il n'y a vraiment pas de disposition que je connais pour régler cette affaire. Il insistait. » En fouillant l'histoire constitutionnelle, elle découvre que la Loi sur les Territoires du Nord-Ouest — contenant des dispositions sur le bilinguisme judiciaire — n'avait jamais été abrogée lors de la création de l'Alberta. Elle accompagne Luc Paquette à travers quatre niveaux de tribunaux jusqu'à la Cour suprême du Canada.
L'arrêt Mahé : fonder l'éducation minoritaire
Avec son collègue Brent Gawne, elle plaide devant la Cour suprême dans l'affaire Mahé, l'arrêt fondateur sur l'interprétation de l'article 23 de la Charte (droits à l'éducation dans la langue de la minorité). « C'est vraiment frappant que, vu la décision de la Cour suprême, la possibilité d'avoir des conseils scolaires francophones dans ma province natale est devenue réalité. »
La Fédération franco-ténoise : un jugement de 210 pages en français
En 2006, alors juge à la Cour suprême des Territoires du Nord-Ouest, elle rend un jugement de 210 pages — rédigé en français — concluant que le gouvernement territorial n'avait pas respecté ses obligations concernant les services en français. Un geste symbolique puissant dans le contexte des Territoires.
29 ans comme juge de première instance
Avant sa nomination à la Cour suprême, Mary T. Moreau a siégé pendant 29 ans à la Cour du Banc du Roi (anciennement Cour du Banc de la Reine) de l'Alberta, devenant la première femme juge en chef de cette cour. Cette expérience de juge de procès — passant du droit criminel au droit administratif, des causes avec jury aux requêtes — l'a préparée à la variété des dossiers de la Cour suprême. « J'aime bien la variété. Je l'adore, franchement. »
Le rôle de la neutralité judiciaire
« Je suis juge, alors la neutralité est quand même imposée dans mon rôle. Ce que les juges font, c'est qu'ils interprètent la Constitution du Canada. » Elle distingue trois niveaux d'analyse : les faits et la preuve, les principes juridiques, et le contexte social.
L'importance des dissidences
Interrogée sur les désaccords au sein de la Cour (comme dans l'affaire Lozada où elle a rédigé les motifs majoritaires), elle explique : « C'est quand même le rôle de la Cour de trancher des questions difficiles, des questions qui ont des zones grises. Il n'y a pas lieu d'être inquiet au sujet du manque d'unanimité. C'est une cour qui reconnaît l'évolution des principes juridiques. »
Les formations à cinq juges
Elle explique pourquoi certaines causes sont entendues par cinq juges plutôt que neuf : en matière criminelle, quand il y a une dissidence en cour d'appel, l'appel est de plein droit. « Dans ce contexte-là, le rôle de la Cour, c'est plutôt de corriger. Si on voit qu'il y a des questions jurisprudentielles à régler, là, la Cour va probablement aller à 7 ou à 9. »
L'accès à la justice : priorité du juge en chef
« Access to justice means opening the doors of the Court to all. » Elle souligne l'importance de la diversité des parcours sur le banc : juges de procès, juges d'appel, avocats nommés directement de la pratique privée (comme la juge Côté). Son expérience avec les droits des minorités « keeps my eyes open to certain dangers that might exist if one does not have a viewpoint that is always thinking in terms of access to justice. »
Trois arrêts qui ont façonné le Canada
La juge Moreau identifie des décisions marquantes : Vriend c. Alberta (1998) — l'omission d'inclure l'orientation sexuelle dans la loi provinciale antidiscrimination constituait une discrimination, et la Cour a « lu dans » la loi cette protection; Stinchcombe (1991) — l'obligation de la poursuite de divulguer toute la preuve à la défense, fondement du droit à une défense pleine et entière; et le Renvoi relatif à la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis (2024) — affirmation du droit des peuples autochtones de diriger leurs propres services à l'enfance, intégrant la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.
Le travail quotidien d'une juge
Elle décrit le soutien dont bénéficient les juges : trois auxiliaires juridiques par juge, les discussions collégiales après les audiences. « J'aime bien avoir la collégialité qui m'entoure. Je faisais tout seul ma job avant. »
Décisions marquantes mentionnées
- R. c. Paquette — Droits au procès en français en Alberta
- Mahé c. Alberta (1990) — Interprétation fondatrice de l'article 23 (droits scolaires des minorités)
- Fédération franco-ténoise c. Canada (2006) — Services en français dans les Territoires du Nord-Ouest
- Vriend c. Alberta (1998) — Inclusion de l'orientation sexuelle dans les motifs de discrimination prohibés
- R. c. Stinchcombe (1991) — Obligation de divulgation de la preuve par la Couronne
- Renvoi relatif à la Loi concernant les enfants autochtones (2024) — Droit des peuples autochtones aux services à l'enfance
- R. c. Lozada (2024) — Responsabilité criminelle dans une bagarre mortelle
Concepts juridiques expliqués
- Article 23 de la Charte — Droit à l'instruction dans la langue de la minorité
- Article 15 de la Charte — Droit à l'égalité et protection contre la discrimination
- Article 7 de la Charte — Droit à la vie, à la liberté et à la sécurité; défense pleine et entière
- Article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 — Bilinguisme parlementaire et judiciaire
- Appel de plein droit — Appel automatique à la Cour suprême quand il y a dissidence en matière criminelle
- Lecture implicite (reading in) — Technique par laquelle la Cour ajoute des mots à une loi pour la rendre constitutionnelle
- Auxiliaires juridiques — Juristes qui assistent les juges dans leurs recherches
Ressources
- Charte canadienne des droits et libertés — Articles 7, 15, 23
- Loi constitutionnelle de 1867 — Article 133
- Loi sur les Territoires du Nord-Ouest
- Individual Rights Protection Act (Alberta) — Loi provinciale sur les droits de la personne
- Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones
- Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis
Content
A Family History Rooted in Language Rights
The daughter of an anglophone mother and a Franco-Albertan father, Mary T. Moreau grew up in a bilingual and bicultural environment. Her father, Dr. Joseph Moreau, a surgeon and ardent advocate for French-language education, served on the local school board where he campaigned to increase the proportion of French-language instruction—50% at the time. A school now bears his name in Alberta; he was still alive to attend the opening ceremony.
The Paquette Case: The Beginning of a Vocation
As a young lawyer, Mary T. Moreau received a visit from Luc Paquette, a Franco-Ontarian facing criminal charges in Alberta who insisted on having his trial in French—which was impossible at the time because the provisions of the Criminal Code had not been proclaimed in that province. "I said: Luc, there is really no provision that I know of to handle this matter. He insisted." By delving into constitutional history, she discovered that the Northwest Territories Act—containing provisions on judicial bilingualism—had never been repealed when Alberta was created. She accompanied Luc Paquette through four levels of court all the way to the Supreme Court of Canada.
The Mahé Decision: Establishing Minority Education
With her colleague Brent Gawne, she argued before the Supreme Court in the Mahé case, the foundational ruling on the interpretation of Section 23 of the Charter (minority-language educational rights). "It is truly striking that, given the Supreme Court's decision, the possibility of having francophone school boards in my home province became a reality."
The Fédération Franco-Ténoise: A 210-Page Judgment in French
In 2006, while a judge on the Supreme Court of the Northwest Territories, she delivered a 210-page judgment—written in French—concluding that the territorial government had failed to fulfill its obligations regarding French-language services. A powerful symbolic gesture in the context of the Territories.
29 Years as a Trial Judge
Before her appointment to the Supreme Court, Mary T. Moreau served for 29 years on the Court of King's Bench (formerly the Court of Queen's Bench) of Alberta, becoming the first female Chief Justice of that court. This trial judge experience—moving from criminal law to administrative law, from jury trials to motions—prepared her for the variety of cases at the Supreme Court. "I like variety. I love it, frankly."
The Role of Judicial Neutrality
"I am a judge, so neutrality is nonetheless imposed in my role. What judges do is interpret the Constitution of Canada." She distinguishes three levels of analysis: facts and evidence, legal principles, and social context.
The Importance of Dissents
Asked about disagreements within the Court (such as in the Lozada case where she wrote the majority reasons), she explains: "It is still the role of the Court to decide difficult questions, questions that have grey areas. There is no need to be worried about the lack of unanimity. It is a court that recognizes the evolution of legal principles."
Five-Judge Panels
She explains why certain cases are heard by five judges rather than nine: in criminal matters, when there is a dissent in the appeal court, the appeal is as of right. "In that context, the Court's role is rather to correct. If we see that there are jurisprudential questions to settle, then the Court will likely go to 7 or 9."
Access to Justice: Chief Justice's Priority
"Access to justice means opening the doors of the Court to all." She emphasizes the importance of diverse backgrounds on the bench: trial judges, appellate judges, lawyers appointed directly from private practice (like Justice Côté). Her experience with minority rights "keeps my eyes open to certain dangers that might exist if one does not have a viewpoint that is always thinking in terms of access to justice."
Three Decisions That Shaped Canada
Justice Moreau identifies landmark decisions: Vriend v. Alberta (1998) — the omission to include sexual orientation in provincial anti-discrimination legislation constituted discrimination, and the Court "read in" this protection; Stinchcombe (1991) — the prosecution's obligation to disclose all evidence to the defense, the foundation of the right to make a full answer and defense; and the Reference re An Act respecting First Nations, Inuit and Métis children, youth and families (2024) — affirmation of Indigenous peoples' right to manage their own child and family services, integrating the United Nations Declaration on the Rights of Indigenous Peoples.
The Daily Work of a Judge
She describes the support judges receive: three law clerks per judge, collegial discussions after hearings. "I like having collegiality surrounding me. I used to do my job all alone before."
Landmark Decisions Mentioned
- R. v. Paquette — Right to a trial in French in Alberta
- Mahé v. Alberta (1990) — Foundational interpretation of Section 23 (minority-language educational rights)
- Fédération franco-ténoise v. Canada (2006) — French-language services in the Northwest Territories
- Vriend v. Alberta (1998) — Inclusion of sexual orientation in prohibited grounds of discrimination
- R. v. Stinchcombe (1991) — Crown's obligation to disclose evidence
- Reference re An Act respecting First Nations, Inuit and Métis children, youth and families (2024) — Indigenous peoples' right to child and family services
- R. v. Lozada (2024) — Criminal liability in a fatal brawl
Legal Concepts Explained
- Section 23 of the Charter — Minority-language educational rights
- Section 15 of the Charter — Equality rights and protection against discrimination
- Section 7 of the Charter — Right to life, liberty and security of the person; full answer and defense
- Section 133 of the Constitution Act, 1867 — Parliamentary and judicial bilingualism
- Appeal as of right — Automatic appeal to the Supreme Court when there is a dissent in criminal matters
- Reading in — Technique by which the Court reads words into a statute to render it constitutional
- Law clerks — Legal professionals who assist judges with their research
Resources
- Canadian Charter of Rights and Freedoms — Sections 7, 15, and 23
- Constitution Act, 1867 — Section 133
- Northwest Territories Act
- Individual Rights Protection Act (Alberta) — Provincial human rights legislation
- United Nations Declaration on the Rights of Indigenous Peoples
- An Act respecting First Nations, Inuit and Métis children, youth and families
Pour aller plus loin
Go further
Quiz — Testez vos connaissances
1. Quelle « première » la nomination de la juge Moreau a-t-elle créée à la Cour suprême en 2023?
A) Première juge bilingue B) Première majorité féminine de l'histoire de la Cour
C) Première juge de l'Alberta D) Première juge ayant pratiqué le droit criminel
Réponse : B) Première majorité féminine de l'histoire de la Cour (cinq femmes sur neuf juges)
2. Quel arrêt, plaidé par Mary Moreau avocate, a établi l'interprétation de l'article 23 de la Charte sur les droits scolaires des minorités?
A) Paquette B) Vriend C) Mahé D) Stinchcombe
Réponse : C) Mahé c. Alberta (1990)
3. Pourquoi l'arrêt Vriend c. Alberta (1998) est-il considéré comme marquant selon la juge Moreau?
A) Il a créé le droit à l'éducation en français B) Il a ajouté l'orientation sexuelle aux motifs de discrimination prohibés dans la loi albertaine
C) Il a établi le droit au procès bilingue D) Il a reconnu les droits autochtones
Réponse : B) Il a ajouté l'orientation sexuelle aux motifs de discrimination prohibés dans la loi albertaine
4. Qu'est-ce que l'arrêt Stinchcombe (1991) a établi en droit criminel?
A) Le droit au procès en français B) L'obligation de la poursuite de divulguer toute la preuve à la défense
C) Le droit à un avocat D) L'interdiction de la torture
Réponse : B) L'obligation de la poursuite de divulguer toute la preuve à la défense
5. Combien d'années Mary Moreau a-t-elle siégé comme juge de première instance en Alberta avant sa nomination à la Cour suprême?
A) 10 ans B) 20 ans C) 29 ans D) 35 ans
Réponse : C) 29 ans
Quiz — Test your knowledge
1. What "first" did Justice Moreau's appointment create at the Supreme Court in 2023?
A) First bilingual judge B) First female majority in the history of the Court
C) First judge from Alberta D) First judge to have practiced criminal law
Answer: B) First female majority in the history of the Court (five women out of nine judges)
2. Which decision, argued by lawyer Mary Moreau, established the interpretation of Section 23 of the Charter regarding minority-language educational rights?
A) Paquette B) Vriend C) Mahé D) Stinchcombe
Answer: C) Mahé v. Alberta (1990)
3. Why is the decision Vriend v. Alberta (1998) considered landmark according to Justice Moreau?
A) It created the right to French-language education B) It added sexual orientation to the prohibited grounds of discrimination in Alberta legislation
C) It established the right to a bilingual trial D) It recognized Indigenous rights
Answer: B) It added sexual orientation to the prohibited grounds of discrimination in Alberta legislation
4. What did the Stinchcombe (1991) decision establish in criminal law?
A) The right to a trial in French B) The prosecution's obligation to disclose all evidence to the defense
C) The right to a lawyer D) The prohibition of torture
Answer: B) The prosecution's obligation to disclose all evidence to the defense
5. For how many years did Mary Moreau serve as a trial judge in Alberta before her appointment to the Supreme Court?
A) 10 years B) 20 years C) 29 years D) 35 years
Answer: C) 29 years
Transcription complète
Transcription – Façonner le Canada
150 ans de décisions marquantes
Épisode 05 – L'honorable Mary T. Moreau
Durée : 22:04
Intro STD FR (00:02) Bienvenue à Façonner le Canada 150 ans de décisions marquantes. Le Canada que nous connaissons aujourd'hui ne s'est pas construit par hasard. Argument par argument, jugement par jugement, il a été façonné par le droit au sein d'un système de justice unique, né de la rencontre des systèmes britanniques et français et qui intègre désormais de plus en plus les traditions autochtones. Dans cette série, nous soulignons le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada en décodant les grandes décisions qui ont défini nos droits, nos libertés et notre identité collective. Droits criminels, droits autochtones, partage des compétences, des arrêts qui ne sont pas que de l'histoire ancienne. Ils façonnent encore notre quotidien. Je suis votre animateur, Hugo Martin, et à travers des rencontres exclusives avec les neuf juges de la Cour suprême et des experts constitutionnels, nous explorerons le contexte de ces jugements, leur impact et leur résonance aujourd'hui.
Me Hugo Martin (01:03) Madame la juge Moreau, merci d'être avec nous. Justice Moreau, thank you for being with us. Alors que la Cour suprême célèbre son 150e anniversaire, votre nomination, en novembre 2023, a marqué l'histoire à plus d'un titre. Vous êtes la juge la plus récemment nommée. Vous êtes la première personne juge de l'Ouest canadien d'expression française à être nommée à la Cour, mais votre arrivée a aussi créé pour la toute première fois une cour à majorité féminine. Votre engagement vers la dualité linguistique et les droits des minorités est profondément ancré dans votre histoire personnelle. Fille d'une mère anglophone et d'un père franco-albertain, vous avez grandi dans un milieu bilingue et biculturel. Votre père, un chirurgien, était aussi un ardent défenseur de l'éducation en français en Alberta, une quête qui, selon vos propres mots, a forgé votre vision des droits des minorités. Cette vision a défini votre carrière d'avocate. Vous avez été au cœur de batailles juridiques fondamentales pour la francophonie canadienne. Madame la juge Moreau, vous avez consacré une grande partie de votre carrière d'avocate à donner une voix à la minorité francophone de l'Ouest, luttant pour que ses droits soient reconnus et entendus. Maintenant que vous siégez au plus haut tribunal du pays, comment cette expérience à titre d'avocate façonne-t-elle votre vision du rôle de la Cour pour assurer que toutes les voix, particulièrement celles des plus vulnérables ou des minorités, soient pleinement entendues ?
Hon. Juge Moreau (02:18) Je suis juge, alors la neutralité est quand même imposée dans mon rôle. Alors, ce que les juges font, c'est qu'ils interprètent, et surtout à ce niveau de cour, la Constitution du Canada. En matière linguistique, il y a quand même une feuille de route dans la Constitution, et qui fait partie de la Constitution, la Charte canadienne des droits et libertés, et surtout les articles 16 à 23. Dans le temps où j'étais avocate, ce qui nous intéressait, c'était surtout le droit de l'accusé à avoir son procès criminel dans l'une ou l'autre langue officielle. Ce qui n'était pas possible dans ma province natale de l'Alberta dans le temps, parce que les dispositions du Code criminel qui permettaient à un accusé de subir son procès dans l'une ou l'autre langue n'ont pas été proclamées dans cette période-là. Alors, ce qui a vraiment changé ma vie, c'était la visite d'un nouveau client à mon bureau quand j'étais jeune avocate, Luc Paquette. Lui insistait sur son procès en français. Et l'accusation pour lui était importante pour pouvoir se défendre. J'ai dit : « Luc, il n'y a pas de disposition que je connais pour régler cette affaire ». Il insistait. Donc j'ai dit : « Ok, on va ajourner pendant quelques semaines et je vais regarder, voir s'il y a quelque chose ». Puis, il y avait quelque chose. Dans l'histoire de l'Alberta, la Loi sur les Territoires du Nord-Ouest, qui était comme une disposition analogue à l'article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867, l'article 23 de la Loi sur le Manitoba, et qui régissait en fait le droit au bilinguisme devant les tribunaux ainsi que devant les législatures ou le Parlement. Et ce qu'on a retrouvé, avec l'aide d'une avocate de la Saskatchewan, c'est qu'en formant la province de l'Alberta, en établissant cette nouvelle province, ils n'avaient pas pris soin d'éliminer cette disposition de la Loi sur les territoires du Nord-Ouest. Et ma vie a changé beaucoup parce que j'ai accompagné Luc Paquette dans quatre niveaux de cours : la Cour provinciale de l'Alberta, la Cour supérieure, la Cour d'appel de cette décision et devant la Cour suprême du Canada. Donc, c'était vraiment ancré dans mes veines comme jeune avocate. Mais aussi, au niveau de l'éducation. Et mon père s'intéressait beaucoup à augmenter le montant de français que les étudiants pouvaient avoir comme éducation dans les écoles, dans le temps, d'immersion. Et dans son temps, quand il était membre du conseil scolaire local, c'était 50 %, pas plus. Alors quand vient la Charte en 1982, il y avait la possibilité, sous l'article 23, de revendiquer un droit à l'éducation minoritaire dans un milieu ou une école francophone. Alors, c'est là où j'ai commencé à m'intéresser à l'article 23. Et moi et un collègue, Brent Gawne, nous avons comparu devant la Cour suprême dans la cause Mahé. Mahé était l'arrêt qui a établi l'interprétation de l'article 23. C'est vraiment frappant que, vu la décision de la Cour suprême, la possibilité d'avoir des conseils scolaires francophones dans ma province est devenue réalité.
Me Hugo Martin (05:25) Vous avez été 29 ans à la Cour du Banc du Roi de l'Alberta et vous avez été la première femme à devenir juge en chef. En 2006, alors que vous étiez juge à la Cour suprême des Territoires du Nord-Ouest, vous avez conclu dans l'affaire de la Fédération franco-ténoise que le gouvernement territorial n'avait pas respecté ses obligations concernant les services en français. Cette décision a reconnu que les droits linguistiques de la communauté francophone n'étaient pas suffisamment respectés et a marqué une avancée importante pour les droits linguistiques au pays. Votre jugement était rédigé en français, 210 pages. Rédiger un jugement en français de cette ampleur dans le contexte des Territoires du Nord-Ouest en 2006 envoie un message qui est puissant. La Cour suprême se penche de façon profonde sur les dossiers. Qu'est-ce qui vous motive à aller si loin dans votre analyse, autant intellectuelle, sociale que juridique ?
Hon. Juge Moreau (06:12) C'est vraiment important de noter les trois niveaux. Il y a les faits dans la cause, la preuve, les principes juridiques, mais aussi le contexte social. En réfléchissant sur les faits, sur la preuve, en formant des conclusions sur la preuve, en développant et en interprétant (on parle de développement au niveau de la Cour suprême, au niveau du procès, c'est plutôt d'interpréter la jurisprudence préalable), c'est quand même un devoir qui demande d'intégrité, de patience, de travail. Et je pense que c'est quand même naturel pour un juge, c'est leur fonction. Ce n'est pas de prendre des choses juste sur la surface, mais d'aller piger pour être sûr que l'état du droit se concrétise de façon évolutive. J'étais juge de procès 29 ans avant de venir à Ottawa et on a la responsabilité de penser à l'impact des décisions. Sur un accusé ou sur un groupe, mais aussi dans d'autres contextes. Alors là, quand on interprète la Charte, par exemple, il y a quand même des retombées importantes dans d'autres domaines. Donc il faut faire vraiment attention. Et c'est ça le rôle des intervenants devant notre Cour. On n'a pas vraiment le luxe des intervenants au niveau du procès. Mais à la Cour suprême, c'est très important d'avoir les voix des intervenants pour être sûr qu'on a toute l'histoire devant nous.
Me Hugo Martin (07:45) J'aimerais maintenant parler de l'affaire Lozada en 2024, rédigée de votre plume. Il s'agissait de déterminer si deux hommes, qui avaient participé à une bagarre mortelle sans porter eux-mêmes le coup de couteau fatal, pouvaient être tenus criminellement responsables de l'homicide. Votre jugement a confirmé les verdicts de culpabilité, avec l'accord des juges Karakatsanis et Martin. Il y avait des dissidences. Le juge Jamal et le juge Rowe, qui auraient accueilli les appels, annulé les déclarations de culpabilité et ordonné la tenue d'un nouveau procès. Qu'est-ce que ce genre de désaccord nous apprend sur le rôle de la Cour ?
Hon. Juge Moreau (08:20) C'est quand même le rôle de la Cour de trancher des questions difficiles, des questions qui ont des régions grises, et d'évaluer ces questions qui sont moins claires et de les déchiffrer. Donc, il y a des différences d'avis, d'opinions sur la jurisprudence préalable. Des fois, il y a quand même une différence d'opinion sur l'interprétation des lois, des règlements et de la Charte. Toute cette discussion, pour moi, est très saine parce que ça mène quand même à l'évolution de certains principes. On a parlé du contexte social, par exemple. Alors, dans un contexte social qui évolue, qui ne parle pas nécessairement de cette cause, je pense qu'il n'y a pas lieu d'être inquiet au sujet du manque d'unanimité de la Cour. C'est une cour qui reconnaît l'évolution des principes de la justice.
Me Hugo Martin (09:15) Pourquoi il n'y avait seulement que cinq juges qui entendaient ce dossier-là ?
Hon. Juge Moreau (09:18) Il n'y a pas de besoin d'autorisation d'appel quand il y a, dans un contexte criminel, une dissidence. Dans cette cause-là, il y avait une dissidence, donc il y avait une voie directe à la Cour. Dans ce contexte-là, le rôle de la Cour, c'est plutôt de corriger plutôt que de créer de nouveaux principes de droit. Si on voit dans le contexte d'une cause comme celle-là, qu'il y a quand même des questions jurisprudentielles à régler, là, la Cour va probablement ajouter à ce banc pour aller à 5, à 7 ou à 9. Mais dans cette cause-là, c'était des questions de correction en matière jurisprudentielle et pas de création.
Me Hugo Martin (10:02) Justice Moreau, your career both as a lawyer and as a judge has been defined by a constant fight for access to justice, whether for linguistic minorities or for other marginalized groups. Looking to the future, Canada faces new and complex challenges related to diversity, inclusion and reconciliation. How does your personal and professional experience defending minority rights shape your perspective on the role of the Supreme Court that it will play in navigating these future issues and in ensuring our justice system is truly accessible and representative for all Canadians ?
Hon. Juge Moreau (10:35) As you are aware no doubt, our Chief Justice has as one of the major planks in his philosophy, and I think it's probably the central one for this court and the courts of Canada, of access to justice. And access to justice means opening the doors of the Court to a diversity of judges, and within our court, as you know, there is a diversity of judges. We have, very importantly, the presence of an indigenous member of our court. We all come from different environments, some academic, for myself a trial judge, as opposed to an appellate judge. We have those who have gone to the appellate court directly or an appellate court directly from practice, and one, Justice Cote, even from practice directly to our court. So that mix of people with different practice or professional experiences is really important in terms of making sure that all bases are covered when we're thinking about access to justice. So my own experience in dealing with minorities rights, I think keeps my eyes open to certain dangers that might exist if one does not have a viewpoint that is always thinking in terms of access to justice. And as a Chief justice of my court in Alberta, the Court of Queen's Bench, now King's Bench of Alberta, that was a particular concern of mine. And how you gain access to justice of course is through communication with a public that it is effective. And often, that means the media, which, of course, is the voice of the public.
Me Hugo Martin (12:10) Regardons 150 ans en arrière, qu'est-ce qui forme la Cour, qui a façonné le Canada et qui aura un impact encore dans le futur ?
Hon. Juge Moreau (12:18) Je pourrais aller longtemps là-dessus. J'hésite sur quelques décisions en droit constitutionnel, mais pas limitées au droit constitutionnel. Et je pense qu'un arrêt vraiment important dans notre histoire, c'est l'arrêt Vriend c. Alberta. Et donc c'était l'omission de la part du législateur d'inclure l'orientation sexuelle dans la loi provinciale qui était l'Individual Rights Protection Act de l'Alberta. Donc, la Cour suprême avait à trancher cette question. La Cour a reconnu que la loi créait une distinction, non seulement entre les groupes homosexuels et les autres groupes qui étaient défavorisés, mais ces autres groupes figuraient dans la loi. Donc, il y avait la discrimination qui était prohibée sur la base de la race, de la croyance religieuse, de la couleur, du sexe, du lieu d'origine, mais pas de l'orientation sexuelle. Et aussi la distinction entre les hétérosexuels et les homosexuels. Alors la Cour a conclu que cette distinction créait de la discrimination et sur la base d'une caractéristique personnelle analogue à celle dont je viens d'énumérer à l'article 15 de la Charte. Ce qui est intéressant dans cette cause aussi, c'est qu'ils ont inclus dans la loi, par la voie de la décision de la Cour, l'orientation sexuelle parmi les autres bases de discrimination, donc réparation tout à fait accomplie.
Me Hugo Martin (13:40) Si on lit, en première instance, Vriend, c'était un dossier qui s'en allait directement à la Cour suprême, par la façon que le juge de première instance a de façon très habile rendu sa décision en disant : bien là, il y a un trou, il y a un problème, ça doit être réglé. C'est très intéressant, Vriend. Mais généralement, je pensais que ça aurait été un de vos « go-to », si on peut dire. J'aurais pensé à Beaulac, Mercure. Il y a peut-être des choses, soit linguistiques, soit criminelles, que vous voudriez partager ?
Hon. Juge Moreau (14:08) En droit criminel, je pense qu'il y a un arrêt qui est peut-être négligé dans le recueil de tous ces arrêts importants, c'est l'arrêt Stinchcombe. Ce qui est intéressant dans cette cause, c'est que la Cour a reconnu que la communication initiale de la preuve, c'est d'une importance fondamentale pour l'accusé pour qu'il puisse avoir accès à une défense pleine et entière selon l'article 7 de la Charte. Donc la Cour a prescrit dans cet arrêt en 1991 que la poursuite, dans tous les cas, a l'obligation de divulguer à la défense tous les renseignements pertinents à l'accusation qu'elle entend produire et même si elle n'entend pas les produire. Donc, la divulgation est le fondement de toutes les procédures criminelles et ça fait une grande différence.
Me Hugo Martin (14:52) Juste pour nos auditeurs, la communication de la preuve, c'est le fardeau que l'État a de tout finalement divulguer, tout donner. Qui aurait une pertinence possible. Qu'il l'entende l'utiliser ou non au procès.
Hon. Juge Moreau (15:05) Si je peux continuer en matière de droits autochtones, je parlais d'arrêts qui sont plus anciens. Mais un arrêt qui est pour moi important date de depuis seulement 2024. Et c'est la Cour suprême qui a affirmé la constitutionnalité d'une loi fédérale, la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Et cette décision a dit que les Premières Nations, les Inuits et les Métis ont le droit de diriger leurs propres services à l'enfance et à la famille. Et la Cour a noté quand même l'importance de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones qui est devenue partie intégrante de la loi du Canada et a déclaré que cette loi fédérale protégeait le bien-être des enfants, des jeunes et des familles autochtones et promouvait la fourniture des services culturellement adaptés à l'enfance et à la famille. Alors, en ce faisant, la loi favorise le processus de réconciliation avec les peuples autochtones. Tout à fait. Et ça, c'est sans égard aux ressources. C'est ça.
Me Hugo Martin (16:15) Madame la juge, vous nous avez mentionné des arrêts ou des décisions qui sont de tous azimuts. Comment est-ce que la Cour fait pour justement se pencher sur un dossier une journée en criminel, l'autre journée sur un droit linguistique, l'autre journée sur une affaire qui est très, très, très précise ? Comment vous faites de façon quotidienne ? Est-ce que vous avez des recherchistes ? Est-ce que vous avez des gens qui vous aident ?
Hon. Juge Moreau (16:38) J'étais juge de procès dans une cour de juridiction générale pendant 29 ans. C'était comme ça que je passais mes journées. C'était d'aller d'une sorte de cause à une autre, cause criminelle, cause avec jury, requêtes en matière de droit administratif. Alors, je pense non pas seulement que j'avais l'habitude, mais j'avais le goût aussi. J'aime bien la variété. Je l'adore, franchement. Et je trouve que c'est bon d'avoir ce menu de causes différentes dans le contexte de nos journées. Oui, on a beaucoup d'aide. J'ai trois auxiliaires qui sont formés en droit, qui sont d'une excellence que je ne peux pas décrire. C'est moi qui rédige, mais j'ai l'aide avec la recherche de ces auxiliaires. Donc, je peux me pencher sur d'autres choses lorsqu'ils font le travail de recherche. On a aussi quand même les collègues et les discussions après les audiences, immédiatement après, où on peut partager nos avis de façon informelle pour voir où va la majorité, si c'est un jugement qui va peut-être être unanime. Je pense que le support, ou l'appui que ça nous donne, pour moi d'être une de neuf, est différent, je faisais tout seul ma job avant. J'aime bien avoir la collégialité qui m'entoure.
Me Hugo Martin (17:40) Madame la juge Moreau, Justice Moreau, merci beaucoup d'avoir partagé votre expérience avec nous.
Outro STD FR (17:45) Merci d'avoir été des nôtres pour cet épisode de Façonner le Canada : 150 ans de décisions marquantes. Comme nous l'avons vu aujourd'hui, le droit n'est pas statique, il est vivant. Chaque décision de la Cour suprême ajoute une pierre à l'édifice de notre société. Pour consulter les arrêts discutés et en savoir plus sur nos invités, rendez-vous sur faconnerlecanada.ca et parcourez les notes de l'épisode. Abonnez-vous sur votre plateforme de balado préférée pour ne rien manquer de cette série soulignant le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada. Merci à tous ceux et celles qui ont contribué à ce projet, notamment la Cour suprême du Canada, le Très Honorable Richard Wagner, juge en chef du Canada, les Honorables Nicholas Kasirer, Suzanne Côté, Andromache Karakatsanis, Sheilah Martin, Mahmud Jamal, Michelle O'Bonsawin, Mary Moreau. Merci aussi à Me Michel Lebrun, Mesdames Sandrine Raymond, Laurence Laperrière, Laurence Thériault, Monsieur Peter Warren et la productrice Madame Constance St-Pierre. Ce projet a été rendu possible grâce au gouvernement du Canada. Ici Hugo Martin et je vous dis à la prochaine.
Full transcript
Transcript – Shaping Canada
150 Years of Landmark Decisions
Episode 05 – The Honourable Mary T. Moreau
Duration: 22:04
Intro STD FR (00:02) Welcome to Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions. The Canada we know today was not built by chance. Argument by argument, judgment by judgment, it has been shaped by law within a unique justice system born from the encounter of British and French systems, and which now increasingly integrates Indigenous traditions. In this series, we mark the 150th anniversary of the Supreme Court of Canada by decoding the major decisions that have defined our rights, freedoms, and collective identity. Criminal law, Indigenous rights, division of powers—rulings that are not just ancient history. They still shape our daily lives. I am your host, Hugo Martin, and through exclusive meetings with the nine Supreme Court judges and constitutional experts, we will explore the context of these judgments, their impact, and their resonance today.
Me Hugo Martin (01:03) Justice Moreau, thank you for being with us. As the Supreme Court celebrates its 150th anniversary, your appointment in November 2023 made history in more ways than one. You are the most recently appointed judge. You are the first francophone judge from Western Canada to be appointed to the Court, but your arrival also created, for the very first time, a female-majority court. Your commitment to linguistic duality and minority rights is deeply rooted in your personal history. The daughter of an anglophone mother and a Franco-Albertan father, you grew up in a bilingual and bicultural environment. Your father, a surgeon, was also an ardent defender of French-language education in Alberta—a quest that, in your own words, forged your vision of minority rights. This vision defined your career as a lawyer. You were at the heart of fundamental legal battles for French Canada. Justice Moreau, you spent a large part of your career as a lawyer giving a voice to the francophone minority in the West, fighting for rights to be recognized and heard. Now that you sit on the country's highest court, how does this experience as a lawyer shape your vision of the Court's role in ensuring that all voices, particularly those of the most vulnerable or minorities, are fully heard?
Hon. Mary T. Moreau I am a judge, so neutrality is nevertheless required in my role. So what judges do is interpret—and especially at this court level—the Constitution of Canada. In linguistic matters, there is a roadmap in the Constitution, the Canadian Charter of Rights and Freedoms, and especially sections 16 to 23. Back when I was a lawyer, what concerned us most was an accused's right to have a criminal trial in one or the other official language. Which was not possible in my native province of Alberta at the time, because the provisions of the Criminal Code allowing an accused to have a trial in either language had not been proclaimed during that period. So what really changed my life was a new client walking into my office when I was a young lawyer: Luc Paquette. He insisted on having his trial in French; the prosecution for him was about being able to defend himself in his own language. I said: "Luc, there is no precedent I know of to fix this." He insisted. So I said: "Okay, let's adjourn for a few weeks and I'll look into whether there's something." And there was something. In Alberta's history, the North-West Territories Act, which was like the provision in Section 133 of the Constitution Act, 1867, Section 23 of the Manitoba Act, and which governed the right to bilingualism before the courts as well as before legislatures or Parliament. And what we found, with the help of a colleague from Saskatchewan, was that when creating the province of Alberta, when establishing this new province, they had not bothered to eliminate this provision from the North-West Territories Act. And my life changed a lot because I accompanied Luc Paquette through four levels of court: the Provincial Court of Alberta, the Superior Court, the appeal of that decision, and before the Supreme Court of Canada. So it was really in my veins as a young lawyer. But also, at the education level… My father was very interested in increasing the amount of French that students could receive as education in schools at the time of immersion. And in his time, when he was on the local school board, it was 50%, no more. When the Charter arrived in 1982, there was the possibility, under Section 23, to claim a right to minority-language education in a francophone environment or school. So that's when I started getting interested in Section 23. And myself and a colleague, Brent Gawne, appeared before the Supreme Court in the Mahé case. That was the ruling that established the interpretation of Section 23. It is truly striking that, given the Supreme Court's decision, the possibility of having francophone school boards in my province became a reality.
Me Hugo Martin You spent 29 years on the Court of King's Bench of Alberta, and you were the first woman to become Chief Justice. In 2006, while you were a judge on the Supreme Court of the Northwest Territories, you concluded in the case of the Fédération franco-ténoise that the territorial government had failed to respect its obligations regarding French-language services. This decision recognized that the language rights of the francophone community were not sufficiently respected and marked an important advancement for language rights in the North. Your judgment was written in French, 210 pages. Writing a judgment in French of that scope in the context of the Northwest Territories in 2006 sends a powerful message. The Supreme Court delves deeply into the social context. What motivates you to go so far in your analysis—intellectual, social, and legal alike?
Hon. Mary T. Moreau It is truly important to note the three levels. There are the facts of the case, the law, the legal principles, but also the social context. Reflecting on the facts, on the evidence, forming conclusions on the evidence, developing—and when we talk about development at the Supreme Court level, at the trial level it is rather interpreting prior jurisprudence—it is still a task that demands integrity, patience, and hard work. And I think it is quite natural for a judge, it is their function. It's not just taking things at face value, but digging deeper to ensure that the state of the law materializes fairly. I was a trial judge for 29 years before coming to Ottawa. You have the responsibility of thinking about decisions concerning an accused person or a group, but also in other contexts. So when we interpret the Charter, for example, there are still significant repercussions in other fields. So we must be truly careful. And that is the role of interveners before our court. We don't really have the luxury of interveners at the trial level, but at the Supreme Court, it is very important to have the voices of interveners to make sure we have the whole story before us.
Me Hugo Martin I would now like to talk about a 2024 decision written by you: R. v. Lozada. It was about determining whether two men, who had participated in a fatal brawl without themselves delivering the fatal knife blow, could be held criminally responsible for murder. Your judgment upheld the convictions, with the agreement of Justices Karakatsanis and Martin. There were dissents: Justice Jamal and Justice Rowe, who would have allowed the appeals, set aside the convictions, and ordered a new trial. What does this kind of disagreement teach us about the Court's role?
Hon. Mary T. Moreau It is nevertheless the Court's role to resolve difficult questions, questions that have grey areas, and to evaluate questions that are less clear-cut and decipher them. So there are differences of opinion on jurisprudence. Sometimes there is a difference of opinion on the interpretation of laws, regulations, or the Charter. All this discussion for me is very healthy, because it still leads to the evolution of certain principles. We have social context, for example. So, in a social context that does not necessarily speak of this specific case, I think there is no reason to worry about a lack of unanimity on the Court. It is a court that recognizes the evolution of constitutional principles.
Me Hugo Martin Why were there only five judges hearing that file?
Hon. Mary T. Moreau There is no need for leave to appeal when there is, in a criminal context, a dissent. In that case, there was a dissent, so there was a direct path to the Court. In that context, the Court's role is rather to correct, rather than to create new principles of law. If we see in a context like that one that there are jurisprudential questions to settle, then the Court will probably expand the panel from 5 to 7 or 9. But in that case, they were questions of jurisprudential application and not creation.
Me Hugo Martin Justice Moreau, your career both as a lawyer and as a judge has been defined by a constant fight for access to justice, whether for linguistic minorities or for other marginalized groups. Looking to the future, Canada faces new and complex challenges related to diversity, inclusion and reconciliation. How does your personal and professional experience defending minority rights shape your perspective on the role of the Supreme Court that it will play in navigating these future issues and in ensuring our justice system is truly accessible and representative for all Canadians?
Hon. Mary T. Moreau As you are aware no doubt, our Chief Justice has as one of the major planks in his philosophy, and I think it's probably the central one for this court and the courts of Canada, of access to justice. And access to justice means opening the doors of the Court to a diversity of judges, and within our court, as you know, there is a diversity of judges. We have, very importantly, the presence of an indigenous member of our court. We all come from different environments, some academic, for myself a trial judge, as opposed to an appellate judge. We have those who have gone to the appellate court directly or an appellate court directly from practice, and one, Justice Côté, even from practice directly to our court. So that mix of people with different practice or professional experiences is really important in terms of making sure that all bases are covered when we're thinking about access to justice. So my own experience in dealing with minorities rights, I think keeps my eyes open to certain dangers that might exist if one does not have a viewpoint that is always thinking in terms of access to justice. And as a Chief justice of my court in Alberta, the Court of Queen's Bench, now King's Bench of Alberta, that was a particular concern of mine. And how you gain access to justice of course is through communication with a public that it is effective. And often, that means the media, which, of course, is the voice of the public.
Me Hugo Martin Looking back 150 years, what decision forms the Court, shaped Canada, and will still have a future impact?
Hon. Mary T. Moreau I could go on for a long time about that. I hesitate among a few in constitutional law, but not limited to constitutional law. And I think an important ruling in our history is Vriend v. Alberta. That was the omission on the part of the legislature to include sexual orientation in provincial human rights law, which the Supreme Court had to decide. The Court recognized that the law created a distinction, not only between homosexual groups and other groups that were disadvantaged, but these other groups appeared in the law. There was discrimination based on race, religious belief, color, sex, place of origin, but not sexual orientation. And also the distinction between heterosexuals and homosexuals. So the Court concluded that this distinction created discrimination based on an analogous personal characteristic to those I just enumerated in Section 15 of the Charter. What is interesting in this case too is how they remedied it. They included sexual orientation among the grounds of discrimination in the law through the Court's decision, making it fully complete.
Me Hugo Martin If we read Vriend at first instance, it was a file that was going directly to the Supreme Court, the way the trial judge dealt with it — very skillfully rendering a decision saying, well now, there is a gap, there is a problem, this must be fixed. It's very interesting, Vriend. But generally, I thought it would be one of your go-to cases, if I may say so. I would have thought of Beaulac, Mercure… Are there other rulings, linguistic or criminal, that you would like to share as pillars of Canadian law?
Hon. Mary T. Moreau In criminal law, I think there is a ruling that is perhaps overlooked in the collection of all these rulings: the Stinchcombe ruling. What is interesting in that case is that the Court recognized that the initial disclosure of evidence is of fundamental importance for the accused so that they can have access to a full and complete defense under Section 7 of the Charter. So the Court prescribed in that ruling in 1991 that the prosecution, in all cases, has the obligation to disclose to the defense all information relevant to the charge it intends to produce, even if it does not intend to introduce it at trial. So disclosure is the foundation of criminal proceedings, and it makes a huge difference.
Me Hugo Martin To summarize for our listeners: disclosure of evidence is the state's burden to ultimately disclose everything, give everything that has possible relevance, whether it intends to use it at trial or not.
Hon. Mary T. Moreau If I may continue with Indigenous rights — I was speaking of older rulings, but a ruling that is important to me dates back only to 2024. And that is when the Supreme Court affirmed the constitutionality of a federal law: An Act respecting First Nations, Inuit and Métis children, youth and families. This decision stated that First Nations, Inuit, and Métis have the right to direct their own child and family services. And the Court noted the importance of the United Nations Declaration on the Rights of Indigenous Peoples, which became an integral part of Canadian law, and declared that this federal law protected the well-being of Indigenous children, youth, and families, and promotes the provision of culturally appropriate child and family services. So in doing so, the law fosters the reconciliation process with Indigenous peoples. Absolutely. And that is regardless of resources.
Me Hugo Martin Justice Moreau, you mentioned rulings and decisions of all kinds. How does the Court manage to examine a file—one day criminal law, the next day language rights, another day a very, very complex administrative law case? How do you do it on a daily basis? Do you have law clerks? Do you have people helping you?
Hon. Mary T. Moreau I was a trial judge in a court of general jurisdiction for 29 years. That was how I spent my days. It was going from one kind of case to another: criminal cases, jury trials, administrative law applications. So I think not only was I used to it, but I also liked it. I like variety. I adore it, frankly. I find it is good to have that mix of cases in the context of our days. Yes, we have law clerks. They are trained in law, and their excellence is beyond compare. I write the judgments, but I have help from the law clerks. So I can focus on other things while they do the research work. We also have our colleagues after hearings, immediately afterward, where we can share opinions informally to see where the majority stands, if it's going to be a unanimous judgment. I think the support that gives us is, for me, one of the great strengths of a court of nine. I used to do my job all by myself before. I really like having collegiality surrounding me.
Me Hugo Martin Justice Moreau, thank you very much for sharing your experience with us.
Outro STD FR Thank you for joining us for this episode of Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions. As we saw today, law is not static; it is alive. Every Supreme Court decision adds a stone to the building of our society. To consult the discussed rulings and learn more about our guests, visit faconnerlecanada.ca and browse the episode notes. Subscribe on your favorite podcast platform so you don't miss anything from this series highlighting the 150th anniversary of the Supreme Court of Canada. Thank you to everyone who contributed to this project, notably the Supreme Court of Canada, the Right Honourable Richard Wagner, Chief Justice of Canada, the Honourables Nicholas Kasirer, Suzanne Côté, Andromache Karakatsanis, Sheilah Martin, Mahmud Jamal, Michelle O'Bonsawin, Mary Moreau. Thank you also to Me Michel Lebrun, Mmes Sandrine Raymond, Laurence Laperrière, Laurence Thériault, Mr. Peter Warren, and producer Ms. Constance St-Pierre. This project was made possible thanks to the Government of Canada. This is Hugo Martin, and I'll see you next time.
Article de blogue
« Il y avait quelque chose » : la juge Mary Moreau et le long combat pour la francophonie de l’Ouest
De la défense de Luc Paquette à une Cour suprême à majorité féminine
Façonner le Canada : 150 ans de décisions marquantes — Épisode 5, avec l’honorable Mary T. Moreau
L’année 2025 marque le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada. Dans le cadre de notre balado commémoratif, nous avons eu le privilège d’échanger avec la juge Mary T. Moreau, dont la nomination, en novembre 2023, a marqué l’histoire à plus d’un titre. Non seulement est-elle la juge la plus récemment nommée, mais elle est aussi la première personne d’expression française de l’Ouest canadien à accéder au plus haut tribunal du pays — et son arrivée a fait de la Cour, pour la toute première fois, une institution à majorité féminine.
Notre conversation a vite révélé le fil conducteur de sa carrière : un engagement indéfectible envers la dualité linguistique et les droits des minorités, une quête qu’elle relie intimement à l’accès à la justice pour les plus vulnérables.
Le contexte : une lutte ancrée dans l’histoire familiale
L’engagement de la juge Moreau plonge ses racines dans son histoire personnelle. Fille d’une mère anglophone et d’un père franco-albertain, elle a grandi dans un milieu bilingue et biculturel — le côté francophone de sa famille remontant, dit-elle, à 1642. Son père, chirurgien, était aussi un ardent défenseur de l’éducation en français en Alberta, à une époque où les conseils scolaires locaux plafonnaient l’enseignement du français. Lorsque la Charte est adoptée en 1982, son article 23 ouvre soudain la possibilité de revendiquer un véritable droit à l’instruction dans la langue de la minorité. C’est cette cause familiale, poursuivie depuis le début du 20e siècle, qui a forgé sa vision des droits des minorités.
Au cœur des batailles fondatrices : Paquette et Mahé
Avant sa nomination à la magistrature en 1994, Mary Moreau a exercé en droit criminel, constitutionnel et civil, au cœur de plusieurs causes qui ont façonné la francophonie canadienne. C’est la visite d’un client à son bureau qui a, selon ses mots, changé sa vie : Luc Paquette, qui exigeait de subir son procès criminel en français — chose alors impossible en Alberta, où les dispositions du Code criminel garantissant ce droit n’avaient pas encore été proclamées. « Luc, il n’y a pas de loi que je connais pour régler cette question », lui répond-elle d’abord. Puis elle cherche. Et il y avait quelque chose : la Loi sur les Territoires du Nord-Ouest — parente de l’article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 et de l’article 23 de la Loi sur le Manitoba — garantissait le bilinguisme devant les tribunaux, et le législateur avait négligé de l’abroger en créant la province de l’Alberta. Elle accompagnera Paquette à travers quatre niveaux de tribunaux, pendant quelque six ans, jusqu’à la victoire en Cour suprême du Canada.
Quelques années plus tard, avec un collègue, elle plaide devant la Cour suprême dans l’arrêt Mahé c. Alberta (1990) — la décision qui a fixé l’interprétation de l’article 23 de la Charte et reconnu aux parents francophones, là où le nombre le justifie, le droit de gérer et de contrôler leurs propres écoles. C’est cette victoire, souligne-t-elle, qui a rendu possible la création des conseils scolaires francophones dans sa province natale, contribuant directement à changer le visage de l’Ouest canadien.
L’héritage : l’écoute des minorités et un jugement de 210 pages
La vision de la juge Moreau s’est ensuite enrichie de 29 années comme juge de première instance à la Cour du Banc du Roi de l’Alberta — dont elle est devenue, en 2017, la première femme juge en chef. En 2006, siégeant comme juge à la Cour suprême des Territoires du Nord-Ouest, elle rend dans l’affaire de la Fédération franco-ténoise une décision concluant que le gouvernement territorial avait manqué à ses obligations en matière de services en français. Ce qui a marqué les esprits, c’est l’ampleur du travail : un jugement de 210 pages, rédigé en français, dans le contexte des Territoires du Nord-Ouest de 2006 — un message d’une grande portée.
Cette exigence, elle la résume par une méthode à trois niveaux. Un juge, explique-t-elle, ne doit pas s’arrêter à la surface : il lui faut considérer les faits et la preuve, les principes juridiques et la jurisprudence antérieure, mais aussi le contexte social — le tout avec intégrité, patience et travail, pour que l’état du droit se concrétise de façon évolutive. Ce souci du concret, hérité de trois décennies passées à mesurer l’effet réel des décisions sur les personnes, la rend particulièrement attentive à leurs répercussions au-delà du dossier immédiat — d’où l’importance, à la Cour suprême, de la voix des intervenants, pour s’assurer d’avoir « toute l’histoire » devant soi.
Le rôle de la Cour : corriger, sans toujours créer
La Cour suprême, rappelle la juge Moreau, a pour rôle de trancher des questions difficiles, souvent situées dans les « régions grises » du droit. Elle l’illustre par un arrêt qu’elle a elle-même rédigé en 2024, R. c. Lozada : deux hommes ayant pris part à une bagarre mortelle sans avoir porté eux-mêmes le coup de couteau fatal pouvaient-ils être tenus criminellement responsables? Son jugement a confirmé les verdicts de culpabilité, avec l’accord notamment de la juge Karakatsanis, tandis que les juges Jamal et Rowe, dissidents, auraient accueilli les appels et ordonné un nouveau procès. De telles divergences, sur la jurisprudence comme sur l’interprétation des lois ou de la Charte, sont pour elle très saines : elles nourrissent l’évolution des principes.
Pourquoi cinq juges seulement dans ce dossier? Parce qu’en matière criminelle, une dissidence en appel ouvre une voie directe à la Cour, dont le rôle consiste alors surtout à corriger des questions jurisprudentielles plutôt qu’à créer de nouveaux principes de droit — auquel cas la formation aurait été portée à sept ou neuf juges.
Les phares du droit : Vriend et Stinchcombe
Invitée à nommer les décisions qui ont façonné le Canada, la juge Moreau évite les choix attendus — on aurait pu s’attendre à ce qu’elle cite Beaulac ou Mercure, grands arrêts linguistiques — pour mettre en lumière deux autres piliers. D’abord, Vriend c. Alberta (1998) : la Cour y a jugé que l’omission, par le législateur albertain, d’inscrire l’orientation sexuelle parmi les motifs de discrimination de sa loi sur les droits de la personne créait une distinction discriminatoire fondée sur une caractéristique analogue à celles de l’article 15 de la Charte — et a réparé cette omission en incluant elle-même le motif dans la loi. Ensuite, un arrêt qu’elle juge parfois négligé, R. c. Stinchcombe (1991), qui a consacré l’obligation pour la poursuite de divulguer à la défense tous les renseignements pertinents — qu’elle entende ou non les utiliser —, fondement de la défense pleine et entière garantie par l’article 7. Elle ajoute une décision toute récente : le renvoi de 2024 confirmant la constitutionnalité de la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis, qui reconnaît à ces peuples le droit de diriger leurs propres services à l’enfance et à la famille et, en s’appuyant sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, favorise la réconciliation.
À propos de notre invitée
Née à Edmonton, en Alberta, l’honorable Mary T. Moreau est une avocate de première génération. Titulaire d’un baccalauréat en droit de l’Université de l’Alberta, elle a été admise au Barreau de l’Alberta en 1980 et a pratiqué le droit criminel, constitutionnel et civil à Edmonton. Nommée à la Cour du Banc du Roi de l’Alberta en 1994, elle y a siégé 29 ans, devenant en 2017 la première femme juge en chef de cette cour supérieure. Très active en formation, en administration et en déontologie judiciaires, elle a présidé l’Association canadienne des juges des cours supérieures de 2011 à 2012. Parmi ses distinctions figurent un doctorat honorifique de l’Université de l’Alberta et un prix pour l’ensemble de ses réalisations de l’association Women in Law Leadership. Elle a été nommée à la Cour suprême du Canada le 6 novembre 2023.
Conclusion : l’accès à la justice par la communication
Inspirée par le juge en chef, la juge Moreau place l’accès à la justice au cœur de ses préoccupations — un accès qui passe, croit-elle, par une communication efficace avec le public, souvent par la voie des médias, cette « voix du public ». Son expérience des droits des minorités, dit-elle, garde ses yeux ouverts sur certains dangers, et la ramène toujours à cette question de l’accès. Elle savoure d’ailleurs la variété des dossiers qui se succèdent à la Cour — du criminel au droit administratif en passant par les droits linguistiques —, une diversité qu’elle « adore, franchement », et qu’elle aborde avec l’appui d’une collégialité précieuse, elle qui a longtemps travaillé seule comme juge de première instance. Sa nomination assure que la Cour continue de réunir des parcours variés, pour une interprétation de la Charte ancrée dans la réalité du terrain — et attentive à ce que les voix des plus vulnérables soient pleinement entendues.
Abonnez-vous à Façonner le Canada
Envie d’entendre la juge Moreau raconter, dans ses propres mots, le combat de Luc Paquette et son parcours jusqu’au plus haut tribunal du pays? Écoutez l’épisode 5 de Façonner le Canada : 150 ans de décisions marquantes, sur votre plateforme d’écoute préférée. Abonnez-vous pour ne rien manquer de cette série soulignant le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada, partagez-la avec vos collègues et vos proches, et dites-nous en commentaire quelle décision de la Cour vous a le plus marqué.
Invitée : L'honorable Mary T. Moreau, juge à la Cour suprême du Canada
Animation : Me Hugo Martin · Réalisation : Me Hugo Martin
Recherche : Laurence Thériault
Édition et révisions : Laurence Laperrière, Laurence Thériault
Production : Rivercast Média s.a.
Guest: The Honourable Mary T. Moreau, Justice of the Supreme Court of Canada
Hosting: Me Hugo Martin · Direction: Me Hugo Martin
Research: Laurence Thériault
Editing and revisions: Laurence Laperrière, Laurence Thériault
Production: Rivercast Média s.a.