Le droit administratif et l'arrêt Vavilov avec le professeur Denis Nadeau
Le professeur Denis Nadeau, expert en droit administratif ayant enseigné 40 ans à l’Université d’Ottawa, décortique l’arrêt Vavilov de 2019, la décision qui a transformé le contrôle judiciaire au Canada.
De l’interventionnisme des années 1960 jusqu’aux tensions post-Dunsmuir, il retrace 50 ans d’évolution jurisprudentielle. Vavilov établit désormais une présomption de raisonnabilité, exige des décisions justifiées et transparentes, et offre une grille d’analyse claire aux tribunaux.
Un arrêt « fondateur » qui touche tous les citoyens : des demandes d’immigration aux permis, des prestations sociales aux licences professionnelles.
CONTENU
L’omniprésence des décisions administratives
« De la naissance à la mort », les décisions administratives affectent nos vies : permis, licences, prestations sociales, immigration, réglementation. Au Canada, l’État s’est modernisé après la Seconde Guerre mondiale en décentralisant les pouvoirs vers des organismes et tribunaux administratifs spécialisés — plus efficaces, moins coûteux, plus accessibles que les tribunaux supérieurs.
Le contrôle judiciaire : un pouvoir inhérent
Même quand une loi prévoit qu’une décision est « finale et sans appel », les tribunaux supérieurs conservent un pouvoir inhérent de contrôle. Ils n’examinent pas l’opportunité d’une décision, mais sa légalité : l’administration a-t-elle respecté les lois et procédures?
L’évolution des normes de contrôle (1960-2008)
Le professeur Nadeau retrace 50 ans d’évolution :
- Années 1960 : Les tribunaux appliquent la norme de la « décision correcte », intervenant systématiquement en cas d’erreur de droit
- Fin des années 1970 : Émergence de la déférence avec l’arrêt SCFP c. Nouveau-Brunswick (juge Dickson) — on n’intervient que si la décision est « manifestement déraisonnable »
- 1988 : L’arrêt Bibeault crée une confusion qui perdure
- 2008 : L’arrêt Dunsmuir tente un ménage en établissant deux normes (correcte et raisonnable), mais les « zones grises » persistent
Les tensions post-Dunsmuir (2008-2019)
Une décennie de divisions à la Cour suprême : certains juges favorisent la déférence, d’autres l’intervention. Des décisions 5 contre 4, une imprévisibilité totale. « Selon la grille d’analyse adoptée, il y a des juges qui disent c’est une erreur, puis d’autres disent c’est raisonnable. »
L’affaire Vavilov : les faits
Alexander Vavilov est né au Canada de parents qui se révèlent être des espions russes. En 2010, ses parents sont arrêtés et expulsés. Alexander, 16 ans, découvre qu’il est potentiellement apatride. On lui refuse son certificat de citoyenneté en invoquant une exception : les enfants de « représentants au service d’un gouvernement étranger » ne bénéficient pas du droit du sol.
La préparation de l’arrêt : un exercice sans précédent
Le juge en chef Wagner annonce à l’avance que la Cour va profiter de trois dossiers (Vavilov, Bell, Société canadienne des postes) pour revoir l’ensemble des normes de contrôle. Des amicus curiae sont nommés, des spécialistes entendus. « Un arrêt pensé, écrit pour ré-enligner le tout. »
Les apports majeurs de Vavilov
- Présomption de raisonnabilité : La norme applicable est présumée être la « décision raisonnable ». Les exceptions (norme correcte) sont réduites et circonscrites.
- Présomption que la décision est raisonnable : C’est au demandeur de démontrer la déraisonnabilité.
- Une grille d’analyse détaillée : Critères, exemples, démarche en deux temps — « la Cour a ouvert son jeu ».
- L’importance de la justification : Une décision doit être justifiée, transparente, intelligible, avec un raisonnement cohérent. « On demande pourquoi on perd. »
L’accessibilité à la justice
« L’accessibilité, ce n’est pas seulement avoir accès à un tribunal. C’est avoir une décision qu’on comprend, qu’on peut saisir, qu’on peut contester. »
Les motifs concordants d’Abella et Karakatsanis
Les deux juges craignaient que la nouvelle grille favorise l’intervention au détriment de la déférence. Elles défendaient l’approche Dunsmuir. Six ans plus tard, leurs craintes ne se sont pas matérialisées.
Un bilan positif après six ans
Contrairement à Dunsmuir, l’arrêt Vavilov n’a pas connu de « soubresauts ». « C’est un arrêt qui a créé un cadre largement appliqué par les juges sans grande difficulté. » Des arrêts récents (Mason, York, PEPA) l’appliquent avec des « petites atténuations » mais sans revirement.
Des exemples concrets
Le professeur Nadeau illustre l’impact de Vavilov avec deux affaires québécoises où des victimes (M. A., témoin de l’attentat de la mosquée de Québec; Mme D., dont la fille a été assassinée) s’étaient vu refuser des prestations. Grâce à la grille Vavilov, la Cour d’appel a pu conclure que ces décisions étaient déraisonnables.
Décisions marquantes analysées
- Canada (Ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration) c. Vavilov (2019) — Refonte des normes de contrôle judiciaire
- Dunsmuir c. Nouveau-Brunswick (2008) — Tentative précédente de simplification
- SCFP c. Société des alcools du Nouveau-Brunswick (1979) — Introduction de la déférence (juge Dickson)
- Bibeault (1988) — Arrêt ayant créé une confusion durable
- PEPA c. Citoyenneté et Immigration (2025) — Application récente de Vavilov
Concepts juridiques expliqués
- Décision administrative — Décision prise par l’administration (ministères, organismes, tribunaux administratifs)
- Contrôle judiciaire — Pouvoir des tribunaux supérieurs d’examiner la légalité des décisions administratives
- Norme de contrôle — Critère selon lequel un tribunal évalue une décision (correcte vs raisonnable)
- Norme de la décision correcte — Le tribunal substitue son opinion à celle du décideur
- Norme de la décision raisonnable — Le tribunal n’intervient que si la décision est déraisonnable
- Déférence / Retenue judiciaire — Respect de l’expertise et de l’autonomie des décideurs administratifs
- Clause privative — Disposition législative indiquant qu’une décision est « finale et sans appel »
- Pouvoir inhérent — Pouvoir des tribunaux supérieurs qui existe indépendamment de toute loi
Ressources
- Canada (Ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration) c. Vavilov, 2019 CSC 65
- Dunsmuir c. Nouveau-Brunswick, 2008 CSC 9
- SCFP c. Société des alcools du Nouveau-Brunswick, [1979] 2 R.C.S. 227
- Loi sur la citoyenneté — Exception pour les enfants de représentants de gouvernements étrangers
- Loi sur l’indemnisation des victimes d’actes criminels (LIVAC) — Québec
Denis Nadeau, professeur émérite de l'Université d'Ottawa et avocat émérite
Denis Nadeau est professeur émérite de l’Université d’Ottawa, où il a enseigné le droit administratif et le droit du travail pendant 40 ans. Membre du Barreau du Québec et avocat émérite, il est également arbitre de griefs au Québec.
Spécialiste reconnu du droit administratif canadien, le professeur Nadeau a suivi de près l’évolution des normes de contrôle judiciaire, de l’arrêt SCFP de 1979 jusqu’à Vavilov en 2019. Ses études démontrent qu’historiquement, la Cour suprême revisitait les normes de contrôle environ tous les dix ans — ce qui rend la stabilité de Vavilov après six ans particulièrement remarquable.
Il considère Vavilov comme un « arrêt fondateur » qui a su consolider 50 ans de jurisprudence et offrir à la communauté juridique une feuille de route claire, tout en maintenant l’esprit de déférence envers les décideurs administratifs.
Quiz — Testez vos connaissances
1. Qu’est-ce que le contrôle judiciaire en droit administratif?
A) Un appel devant un tribunal supérieur
B) L’examen par un tribunal de la légalité d’une décision administrative
C) Une révision automatique de toutes les décisions gouvernementales
D) Un audit financier des organismes publics
Réponse : B) L’examen par un tribunal de la légalité d’une décision administrative
2. Quelle est la présomption établie par l’arrêt Vavilov concernant la norme de contrôle?
A) La norme de la décision correcte s’applique toujours
B) La norme de la décision raisonnable est présumée applicable
C) Aucune norme ne s’applique par défaut
D) Le tribunal choisit librement la norme
Réponse : B) La norme de la décision raisonnable est présumée applicable
3. Pourquoi Alexander Vavilov s’est-il vu refuser son certificat de citoyenneté canadienne?
A) Il n’était pas né au Canada
B) Ses parents étaient des espions russes, considérés comme « représentants d’un gouvernement étranger »
C) Il avait renoncé à sa citoyenneté
D) Sa demande était en retard
Réponse : B) Ses parents étaient des espions russes, considérés comme « représentants d’un gouvernement étranger »
4. Selon l’arrêt Vavilov, quelles sont les caractéristiques d’une décision raisonnable?
A) Brève et sans explication
B) Justifiée, transparente, intelligible, avec un raisonnement cohérent
C) Conforme à l’opinion du tribunal supérieur
D) Approuvée par le ministre
Réponse : B) Justifiée, transparente, intelligible, avec un raisonnement cohérent
5. Quel arrêt de 2008 l’arrêt Vavilov est-il venu remplacer et clarifier?
A) SCFP c. Nouveau-Brunswick
B) Bibeault
C) Dunsmuir
D) Baker
Réponse : C) Dunsmuir c. Nouveau-Brunswick
Invité : Denis Nadeau, professeur émérite de l’Université d’Ottawa et avocat émérite
Animation : Me Hugo Martin
Réalisation : Me Hugo Martin
Recherche : Sandrine Raymond
Édition et révisions : Laurence Laperriere, Laurence Thériault
Production : Rivercast Média s.a.
Administrative Law and the Vavilov Decision with Professor Denis Nadeau
Professor Denis Nadeau, an administrative law expert who taught for 40 years at the University of Ottawa, breaks down the 2019 Vavilov decision, the ruling that transformed judicial review in Canada.
From the interventionism of the 1960s to post-Dunsmuir tensions, he traces 50 years of jurisprudential evolution. Vavilov now establishes a presumption of reasonableness, requires justified and transparent decisions, and offers a clear analytical framework for the courts.
A “foundational” ruling that touches all citizens: from immigration applications to permits, social benefits, and professional licenses.
CONTENT
The Ubiquity of Administrative Decisions
“From birth to death,” administrative decisions affect our lives: permits, licenses, social benefits, immigration, regulation. In Canada, the state modernized after the Second World War by decentralizing powers to specialized administrative agencies and tribunals—more efficient, less costly, and more accessible than superior courts.
Judicial Review: An Inherent Power
Even when a statute provides that a decision is “final and without appeal,” superior courts retain an inherent power of review. They do not examine the merits or desirability of a decision, but rather its legality: did the administration comply with laws and procedures?
The Evolution of Standards of Review (1960–2008)
Professor Nadeau traces 50 years of evolution:
1960s: Courts applied the “correctness” standard, intervening systematically in the event of an error of law.
Late 1970s: The emergence of deference with CUPE v. New Brunswick (Justice Dickson)—intervention occurs only if the decision is “patently unreasonable.”
1988: The Bibeault decision creates lasting confusion.
2008: The Dunsmuir decision attempts to tidy things up by establishing two standards (correctness and reasonableness), but “grey zones” persist.
Post-Dunsmuir Tensions (2008–2019)
A decade of divisions at the Supreme Court: some judges favored deference, others intervention. 5-to-4 decisions, total unpredictability. “Depending on the analytical framework adopted, some judges say it’s an error, while others say it’s reasonable.”
The Vavilov Case: The Facts
Alexander Vavilov was born in Canada to parents who turned out to be Russian spies. In 2010, his parents were arrested and deported. Alexander, 16 years old, discovers he is potentially stateless. He is denied his citizenship certificate based on an exception: children of “representatives in the service of a foreign government” do not benefit from birthright citizenship (jus soli).
The Preparation of the Decision: An Unprecedented Exercise
Chief Justice Wagner announces in advance that the Court will use three cases (Vavilov, Bell, Canada Post) to overhaul all standards of review. Amicus curiae are appointed, and experts are heard. “A well-thought-out decision, written to realign everything.”
The Major Contributions of Vavilov
Presumption of Reasonableness: The applicable standard is presumed to be a “reasonable decision.” Exceptions (the correctness standard) are reduced and circumscribed.
Presumption that the Decision is Reasonable: It is up to the applicant to demonstrate unreasonableness.
A Detailed Analytical Framework: Criteria, examples, a two-step approach—”the Court laid its cards on the table.”
The Importance of Justification: A decision must be justified, transparent, intelligible, with coherent reasoning. “People want to know why they lost.”
Access to Justice
“Access is not just having access to a court. It is having a decision that we understand, that we can grasp, that we can challenge.”
The Concurring Reasons of Abella and Karakatsanis
Both judges feared that the new framework would favor intervention over deference. They defended the Dunsmuir approach. Six years later, their fears have not materialized.
A Positive Assessment After Six Years
Unlike Dunsmuir, the Vavilov decision experienced no “jolts.” “It is a decision that created a framework widely applied by judges without major difficulty.” Recent rulings (Mason, York, PEPA) apply it with “slight qualifications” but without a turnaround.
Concrete Examples
Professor Nadeau illustrates the impact of Vavilov with two Quebec cases where victims (Mr. A., witness to the Quebec City mosque shooting; Ms. D., whose daughter was murdered) had been denied benefits. Thanks to the Vavilov framework, the Court of Appeal was able to conclude that these decisions were unreasonable.
Landmark Decisions Analyzed
Landmark Decisions Analyzed
Canada (Citizenship and Immigration) v. Vavilov (2019) — Overhaul of standards of judicial review
Dunsmuir v. New Brunswick (2008) — Previous attempt at simplification
CUPE v. New Brunswick Liquor Corporation (1979) — Introduction of deference (Justice Dickson)
Bibeault (1988) — Decision that created lasting confusion
Pepa v. Canada (Citizenship and Immigration) (2025) — Recent application of Vavilov
Legal Concepts Explained
Administrative Decision — Decision made by the administration (departments, agencies, administrative tribunals)
Judicial Review — Power of superior courts to review the legality of administrative decisions
Standard of Review — Criterion by which a court evaluates a decision (correct vs. reasonable)
Correctness Standard — The court substitutes its own opinion for that of the decision-maker
Reasonableness Standard — The court only intervenes if the decision is unreasonable
Deference / Judicial Restraint — Respect for the expertise and autonomy of administrative decision-makers
Privative Clause — Legislative provision stating that a decision is “final and without appeal”
Inherent Power — Power of superior courts that exists independently of any statute
Ressources
Canada (Minister of Citizenship and Immigration) v. Vavilov, 2019 SCC 65
Dunsmuir v. New Brunswick, 2008 SCC 9
CUPE v. New Brunswick Liquor Corporation, [1979] 2 S.C.R. 227
Citizenship Act — Exception for children of foreign government representatives
Crime Victims Compensation Act (LIVAC) — Quebec
Denis Nadeau, Professor Emeritus and Advocatus Emeritus
Denis Nadeau is a Professor Emeritus at the University of Ottawa, where he taught administrative law and labor law for 40 years. A member of the Barreau du Québec and an Advocatus Emeritus (Ad. E.), he is also a grievance arbitrator in Quebec.
A recognized expert in Canadian administrative law, Professor Nadeau has closely followed the evolution of standards of judicial review, from the 1979 CUPE decision to Vavilov in 2019. His studies show that historically, the Supreme Court revisited standards of review approximately every ten years—making the stability of Vavilov after six years particularly remarkable.
He considers Vavilov a “foundational decision” that successfully consolidated 50 years of jurisprudence and provided the legal community with a clear roadmap, all while maintaining the spirit of deference toward administrative decision-makers.
Quiz — Test your knowledge
1. What is judicial review in administrative law?
A) An appeal before a superior court
B) A court’s examination of the legality of an administrative decision
C) An automatic review of all government decisions
D) A financial audit of public bodies
Answer: B) A court’s examination of the legality of an administrative decision
2. What is the presumption established by the Vavilov decision regarding the standard of review?
A) The correctness standard always applies
B) The reasonableness standard is presumed to apply
C) No standard applies by default
D) The court freely chooses the standard
Answer: B) The reasonableness standard is presumed to apply
3. Why was Alexander Vavilov denied his Canadian citizenship certificate?
A) He was not born in Canada
B) His parents were Russian spies, considered “representatives of a foreign government”
C) He had renounced his citizenship
D) His application was late
Answer: B) His parents were Russian spies, considered “representatives of a foreign government”
4. According to the Vavilov decision, what are the characteristics of a reasonable decision?
A) Brief and without explanation
B) Justified, transparent, intelligible, with coherent reasoning
C) Consistent with the superior court’s opinion
D) Approved by the minister
Answer: B) Justified, transparent, intelligible, with coherent reasoning
5. Which 2008 decision did the Vavilov decision replace and clarify?
A) CUPE v. New Brunswick
B) Bibeault
C) Dunsmuir
D) Baker
Answer: C) Dunsmuir v. New Brunswick
Guest: Denis Nadeau, Professor Emeritus at the University of Ottawa and Advocatus Emeritus
Hosting: Me Hugo Martin
Direction: Me Hugo Martin
Research: Sandrine Raymond
Editing and Revisions: Laurence Laperriere, Laurence Thériault
Production : Rivercast Média s.a.
Transcription
Transcription – Façonner le Canada
150 ans de décisions marquantes
Episode 10 – Le droit administratif et l’arrêt Vavilov avec le professeur Denis Nadeau
Durée: 01:00:25 min
Intro STD FR (00:02) Bienvenue à Façonner le Canada 150 ans de décisions marquantes. Le Canada que nous connaissons aujourd’hui ne s’est pas construit par hasard. Argument par argument, jugement par jugement, il a été façonné par le droit au sein d’un système de justice unique, né de la rencontre des systèmes britanniques et français et qui intègre désormais de plus en plus les traditions autochtones. Dans cette série, nous soulignons le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada en décodant les grandes décisions qui ont défini nos droits, nos libertés et notre identité collective. Droits criminels, droits autochtones, partage des compétences, des arrêts qui ne sont pas que de l’histoire ancienne. Ils façonnent encore notre quotidien. Je suis votre animateur, Hugo Martin, et à travers des rencontres exclusives avec les neuf juges de la Cour suprême et des experts constitutionnels, nous explorerons le contexte de ces jugements, leur impact et leur résonance aujourd’hui.
Laurence Thériault (01:03) Imaginez, l’État, le gouvernement, un fonctionnaire, prend une décision qui change ou affecte votre vie.
À quel moment est-ce qu’une citoyenne ou un citoyen peut demander à un juge d’intervenir si elle ou il croit que l’administration s’est trompée ? Pour nous guider dans ce labyrinthe, nous recevons le professeur émérite Denis Nadeau, figure importante de la section de droit civil de l’Université d’Ottawa et arbitre de griefs chevronné. Il a d’ailleurs enseigné le droit à notre animateur Hugo Martin dans les années 1990. Des retrouvailles, une trentaine d’années plus tard, pour discuter d’une décision marquante de 2019, l’arrêt Vavilov. L’histoire est digne de Hollywood. Alexander Vavilov, né à Toronto, découvre que ses parents sont des espions russes infiltrés vivant sous une fausse identité, une réalité qui a inspiré la série télévisée The Americans. Vu l’emploi de ses parents pour le compte d’un gouvernement étranger, le Canada considère qu’il n’a jamais eu droit à la nationalité et lui retire sa citoyenneté.
Mais au-delà de l’espionnage, cette affaire a forcé la Cour suprême à faire un grand ménage dans le droit administratif, c’est-à-dire le droit qui encadre la relation entre l’État et les citoyens. Fini le casse-tête juridique incompréhensible des décennies précédentes où il était devenu impossible de prédire quel niveau de surveillance les tribunaux devaient exercer sur l’administration.
La Cour a profité de cette affaire pour réécrire totalement la façon dont la justice surveille les décisions de l’État. Une refonte majeure qui touche tout le monde, citoyens, fonctionnaires et décideurs. Je suis Laurence Thériault et je vous souhaite une bonne écoute !
Hugo Martin (02:49) Professeur Nadeau, bienvenue à Façonner le Canada 150 ans de décisions marquantes.
Denis Nadeau (02:55) Bonjour Hugo, ça me fait plaisir d’être avec vous ce matin.
Hugo Martin (02:58) Aujourd’hui, on va parler de l’affaire Vavilov. C’est une décision qui est extrêmement importante parce qu’elle touche des décisions de décideurs dans la vie un peu de tous les jours. Quand on parle de ces décisions-là de la vie de tous les jours, on parle de décision administrative. Professeur Nadeau, ça représente quoi ?
Denis Nadeau (03:15) Ce sont les décisions qui sont évidemment prises par ce qu’on pourrait appeler la branche exécutive de l’État. Le pouvoir exécutif, c’est ce qu’on appelle communément le cabinet. Mais le cabinet chapeaute, lui, l’ensemble de ce qu’on pourrait appeler l’exécutif ou l’administration. L’administration, elle est partout dans nos vies, comme on dit souvent, de la naissance à la mort… Il y a une pléthore d’organisations, que ce soit au niveau des villes, des commissions scolaires, des centres de services scolaires au Québec, que ce soit en matière de santé, éducation ou que ce soit partout dans la réglementation. Les administrations sont nombreuses, on le sait, et réglementent différents pans de nos vies. Or, toutes ces organisations sont susceptibles de prendre des décisions, de rendre des décisions qui affectent nos vies d’une façon ou d’une autre, soit directement parce qu’on est l’objet de droit, mais on peut être aussi indirectement visé par des décisions collectives. Alors, une décision administrative, c’est véritablement une décision qui est prise par l’administration, mais au sens très large. Mais donc, on s’entend, une décision administrative peut partir du cabinet au plus haut degré et descendre véritablement à tous les dits niveaux jusqu’aux tribunaux administratifs et aux organismes administratifs qu’on peut voir un peu partout dans nos vies.
Hugo Martin (04:37) On demande un permis, le permis nous est refusé, on est sujet à une décision administrative. Donc, il y a une personne quelque part qui rend ce type de décision-là. Donc, ce n’est pas des juges, c’est un décideur. C’est quelqu’un qui prend une décision envers un citoyen. Et d’ailleurs, le juge en chef Wagner nous parlait de l’importance de Vavilov, c’était justement parce que, toute notre vie, nous sommes affectés par des décisions administratives. Donc, on a une omniprésence de l’administration. Est-ce que c’est bien ça ?
Denis Nadeau (05:08) Absolument. Il faut bien comprendre que, au cours du dernier siècle et surtout particulièrement après la Deuxième Grande Guerre mondiale, l’État canadien s’est modernisé. Ça veut dire que, plutôt que la structure qu’on voyait autrefois, c’est-à-dire des décisions qui étaient prises au sein de ministères, principalement, où des plus grands organismes prenaient des décisions, on s’est aperçu qu’avec l’augmentation de la population, l’augmentation des programmes sociaux et autres, ça devenait de plus en plus compliqué. Ça risquait de paralyser complètement l’administration. Alors, ce qu’on a décidé de faire, en s’inspirant de ce qui se faisait dans d’autres pays, c’est d’avoir effectivement une décentralisation ou déconcentration, mais une décentralisation du pouvoir ou des pouvoirs, le confiant à des organismes, le confiant au ministre quelquefois ou à d’autres organismes administratifs et tribunaux administratifs.
Donc l’idée, c’est de se dire, d’une part, on va enlever la pression sur les ministères qui vont travailler beaucoup plus sur les politiques publiques et moins sur l’opérationnel, et on va confier ça — et c’est un peu l’originalité de notre système — à des experts, à des organismes ou tribunaux souvent qui ont une expertise, que ce soit en immigration, que ce soit en matière de travail, que ce soit en matière de réglementation des ondes comme le CRTC. Donc, on a ce mouvement qui est à la fois un mouvement pour libérer un peu l’État, l’administration dans son sens le plus large et le plus haut évidemment dans la structure, et pour avoir des décisions qui seront prises par des décideurs qui sont en principe plus efficaces, à moindre coût. C’est ça, toujours cette idée, le coût non seulement en matière financière, mais également de coût en matière de délai, d’accessibilité lorsqu’on se présentera devant ces organismes que si on le faisait devant les tribunaux supérieurs. Les tribunaux supérieurs s’occupent de grandes questions et qui ont moins de facilité pour, à court terme, régler des questions de permis refusé, de licenciement ou de congédiement contesté.
Hugo Martin (07:12) Les décisions administratives peuvent être banales, elles peuvent aussi changer le cours d’une vie, elles peuvent concerner des questions hautement politiques et aussi des questions de droit pur. Cependant, les décideurs ne sont pas nécessairement des gens qui ont des formations juridiques. Donc, est-ce que ça peut avoir un impact ?
Denis Nadeau (07:30) Il faut faire une distinction selon les lois et selon les organismes. Dans certains cas, la loi ou les lois vont exiger une expertise. Alors à ce moment-là, en principe, les gens qui sont nommés auront l’expertise, et bien souvent c’est une dizaine d’années dans un domaine, etc. Dans d’autres cas, effectivement, ce ne sont pas nécessairement des juristes, mais qui peuvent avoir quand même une expérience. Évidemment, la question, ça sera lorsqu’il y a des questions juridiques, parce qu’il peut y avoir des questions juridiques complexes, est-ce que ces gens qui possèdent une expertise plus technique ou professionnelle, est-ce qu’ils sont capables de juger ? D’où l’importance d’avoir des décisions qui sont assujetties éventuellement à ce qu’on appelle un contrôle judiciaire, une révision judiciaire, c’est-à-dire un mécanisme. Et c’est heureux, je pense, dans notre État canadien, d’avoir cette troisième branche, le pouvoir judiciaire, indépendant, impartial, où des juges seront appelés à examiner non pas l’opportunité d’une décision, non pas de savoir si on doit ou non installer le pont à tel endroit parce qu’il y a des décisions liées à des questions d’opportunité politique, mais des questions de légalité. Est-ce qu’on a respecté les lois ? Est-ce qu’on a suivi les procédures prévues à la loi ? Et ça, c’est l’importance et c’est ce qui fait la caractéristique de notre système. C’est-à-dire qu’on va nommer des gens qui ont des expertises, quelques fois qui sont juristes, quelques fois qui ne le sont pas, mais on va s’assurer que ces décisions-là, qui ont des impacts majeurs sur des citoyens ou des groupes de citoyens ou des communautés, que ces décisions-là respectent la loi. Cette grande administration, qui fait partie de l’exécutif, ne peut agir que si la loi lui donne ce pouvoir. C’est-à-dire que l’administration n’a pas de pouvoir indépendant, elle tire exclusivement ses pouvoirs de lois que lui confie le Parlement ou les assemblées législatives. Donc, dans la loi, on prévoit que tel pouvoir sera exercé par le ministre, sera exercé par tel organisme, etc. Mais on va circonscrire dans cette loi la portée, la nature, l’objet du pouvoir, les conditions quelquefois. Et ce qu’on va s’assurer éventuellement, c’est qu’effectivement l’organisme a suivi ce que la loi lui a prévu comme cadre.
Hugo Martin (09:49) Si on veut contester ou si on n’est pas d’accord avec une décision administrative, normalement, on s’en va en appel. On a une décision, on n’est pas d’accord, on s’en va en appel. Donc, dans le cas des décisions administratives, c’est un petit peu différent. Lorsqu’on n’est pas d’accord avec une décision, il y a le contrôle judiciaire. Donc c’est un processus par lequel on fait intervenir les tribunaux qui vont examiner la légalité et la raisonnabilité des décisions prises par les organismes administratifs. Donc on parle ici de contrôle judiciaire, c’est bien ça ?
Denis Nadeau (10:22) C’est-à-dire cette idée d’avoir des organismes, de donner des pouvoirs à des organismes plutôt que de les exercer en haut lieu. Dans plusieurs des lois au Canada et dans les provinces, on a ajouté une autre dimension, c’est qu’on a dit que ces décisions qui seront rendues, elles seront finales et sans appel. C’est-à-dire qu’on s’est dit, pour être logique et cohérent, si on crée ces tribunaux, ces organismes administratifs, si on leur donne des pouvoirs, on ne veut pas nécessairement que tout le monde par la suite, lorsqu’ils sont insatisfaits d’une décision, se rende en cour pour contester. Et donc, dans les lois, on prévoit ce qu’on appelle une clause privative interdisant tout recours, en disant que c’est final et sans appel. Et donc, en principe, le citoyen, la citoyenne ne peut pas contester cette décision devant les tribunaux supérieurs. Quand je dis les tribunaux supérieurs, la Cour supérieure au Québec, la Cour d’appel ou la Cour suprême — la seule Cour suprême au Canada —, a décidé il y a déjà plusieurs années que même si dans une loi, on prévoit qu’une décision est finale et sans appel, puis qu’on ne peut exercer aucun recours à son encontre, les tribunaux supérieurs ont ce pouvoir inhérent de contrôler. C’est ce qu’on appelle le contrôle judiciaire. Je vous donne peut-être deux exemples. Je pense par exemple à une décision impliquant M. A. Monsieur A, parce qu’on n’a pas dévoilé son identité. Il travaillait, monsieur A, au sous-sol de la mosquée de Québec. Lorsqu’il est arrivé — on s’en souvient de ce triste événement, de ce tragique événement de janvier 2017 —, il travaille au sous-sol, il entend des coups de feu, il a peur, il se réfugie. Quelques instants plus tard, il monte dans la mosquée pour voir un spectacle, évidemment aussi tragique, désolant. Il voit donc plusieurs personnes qui ont été assassinées, dont deux de ses amis. Et ceci crée chez lui un tel traumatisme, un stress aigu, de la psychothérapie, des difficultés à dormir, des cauchemars, etc., et une incapacité pendant un certain nombre de mois de travailler, de faire une recherche d’emploi, de reprendre le cours de sa vie. Il va faire une demande en vertu d’une loi qu’on appelle la Loi d’indemnisation des victimes d’actes criminels. Et ce qu’il veut, c’est bénéficier de prestations de remplacement de revenu pour cette période-là. Et l’organisme en question, qui est chargé de l’administration de cette loi, refuse en disant : « Non, il n’y a pas de preuve qui établit que monsieur était dans l’impossibilité d’exercer la majorité de ses activités domestiques et de se trouver un emploi. » Monsieur va contester cette décision devant le Tribunal administratif du Québec, qui est une particularité au Québec, mais cette décision sera confirmée et la décision est finale. Et là, voyez, c’est un exemple où la loi dit « c’est final et sans appel. » Et là, monsieur — c’est un exemple, on verra l’issue tout à l’heure —, ira devant les tribunaux supérieurs en contrôle judiciaire. Je pourrais prendre le même exemple avec madame D. Madame D, sa fille est assassinée et retrouvée au bord d’une route par quelqu’un qu’on ne trouvera jamais, l’assassin. Elle apprend le décès de sa fille le lendemain, elle voit la photo, évidemment, de sa fille et même, elle voit des reportages par la suite vidéo de journalistes qui ont couvert l’événement. Ceci lui crée également des symptômes de stress aigus, etc. Et c’est la même chose, elle fera une demande auprès de la même loi pour être considérée comme une victime à part entière. Et la LIVAC, l’organisme qui régit la loi, et par la suite le Tribunal administratif du Québec, dans les deux cas, vont lui refuser le statut de victime. Mais vous voyez, ce sont des décisions qui ont des impacts majeurs, tant sur M. A que sur Mme D, qui sont privées de toute prestation, malgré évidemment la gravité de leurs préjudices. On parle des organismes qui sont spécialisés, mais qui interprètent la loi. Alors, c’est là qu’arrive le contrôle judiciaire. C’est là qu’on pourra se présenter malgré tout devant, au Québec, la Cour supérieure ou l’équivalent de la Cour supérieure dans les différentes provinces, donc le premier palier des tribunaux nommés, dont les juges sont nommés par le gouvernement fédéral. Il faut distinguer avec les tribunaux provinciaux au Québec par exemple, où les juges sont nommés par le gouvernement du Québec, donc la Cour du Québec. C’est là qu’on entre dans ce qui nous intéresse, c’est-à-dire face à une décision, face à des décisions majeures qui ont des impacts importants sur la vie des gens, qu’est-ce qu’on fait si la loi ne nous donne aucun recours ?
Hugo Martin (15:05) Vous avez donné deux exemples qui sont quelque peu récents, mais depuis toujours, les citoyens veulent contester des décisions administratives et ils veulent les faire réviser. Et si on se retourne dans le passé, à la fin des années 1960, les tribunaux étaient très, on pourrait dire, interventionnistes et il n’y avait pas vraiment d’autre norme de contrôle que la décision correcte. Professeur Nadeau, vous avez été un de mes professeurs et vous nous avez fait arracher les cheveux justement avec plein de décisions administratives parce qu’on n’arrivait pas à trouver c’est quoi la bonne norme. Par la norme, qu’est-ce qu’on veut dire par là ? C’est comment un tribunal doit analyser la décision du décideur administratif pour décider s’il va lui-même intervenir et réviser cette décision-là. Et là, si on se retourne dans le passé, on parle de la décision correcte. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Denis Nadeau (15:47) Effectivement, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les tribunaux — je dis toujours la Cour supérieure, la Cour d’appel, les cours —, dans les années 50, dans les années 60, comme on avait de la difficulté à comprendre le but du législateur en rendant les décisions finales sans appel, sans autres recours, c’était de leur enlever effectivement le pouvoir de contrôler. Ils n’aiment pas ça, là ! Les tribunaux, eux autres, sont là pour juger, puis ils ne sont pas d’accord spontanément. Et comme vous le dites, dans les années 50 et les années 60, là, on va faire comme si c’est un appel, on oublie l’intention du législateur, on fait comme si de rien n’était. C’est-à-dire qu’on va regarder une décision, puis on va dire : « Bon bien, est-ce qu’ils ont bien appliqué le droit ? Point à la ligne. » Or, je vous rappelle que ce n’est pas ça le but. Le but, quand le législateur écrit dans une loi qu’une décision est finale et sans appel, ou même s’il ne l’écrit pas, mais qu’on peut en déduire l’intention, en principe, les juges devraient avoir cette délicatesse — ce qu’on appellera plus tard cette retenue — de dire : « Il faut peut-être faire attention. » Or, cette idée de retenue judiciaire va apparaître dans les années 70, tranquillement, vraiment de façon très, très timide au départ. Et là, on passe aux années 80. Là aussi, il va y avoir des hésitations, c’est-à-dire toujours cette même idée : d’une part, ce qu’on appelle l’intervention, l’examen en fonction de la norme de la décision correcte — c’est-à-dire qu’on fait comme dans le bon vieux temps, on regarde si c’est correct en droit, s’il n’y a pas d’erreur —, versus cette idée qui a émergé tranquillement de la jurisprudence de la Cour suprême à l’effet que ce n’est pas ça l’idée. Le critère, ça doit plutôt être de se demander si c’est — et au départ, premier critère —, manifestement déraisonnable. On est passé d’un critère où on regarde si c’est correct en droit à dire : « Peut-être qu’il y a une erreur, mais cette erreur est-elle manifestement déraisonnable ? » C’est une évolution à laquelle on a assisté. C’est-à-dire que la Cour suprême a accepté cette idée, je dirais presque cette humilité, de reconnaître que les législateurs avaient cette intention de leur retirer ce regard inquisiteur — si vous me permettez. Évidemment, c’est une métaphore, mais ce regard très direct de la norme de décision correcte —, pour plutôt dire : « Regardez ça, mais d’une façon plus globale, en vous demandant si c’est manifestement déraisonnable. » Parce qu’il y a peut-être une erreur, mais c’est quand même des experts, ils connaissent leur domaine, puis nous, les juges, on n’est pas des experts, on va les laisser aller. On va dire que la décision, malgré tout, est sauvée entre guillemets. Alors ça, ça se passe à la fin des années 1970, 1980. Là, on va avancer comme ça, jusque dans les années 1990, avec toutes sortes de complications, puis je vous en fais grâce, avec des analyses complexes qui effectivement ont marqué sûrement vos études.
Hugo Martin (19:11) On parle des années 90 où il y a eu d’autres normes de contrôle là que ce qu’on appelle la décision correcte, où les tribunaux judiciaires pouvaient systématiquement substituer leur propre opinion à celle des décideurs administratifs. Toute erreur était qualifiée d’une erreur de compétence : ils ont outrepassé leur compétence et nous, on intervient, comme si la loi n’existait pas et qu’ils continuaient eux à rendre des appels, à corriger les décisions. Ensuite de ça, vous parlez des années 70-80, à la fin des années 70, donc on parle d’un arrêt très important qui est le Syndicat canadien de la fonction publique c. Société des alcools du Nouveau-Brunswick, qui était extrêmement important où là, on introduit le concept de déférence, le concept de retenue judiciaire, et on respecte le fait que le décideur administratif est un expert, c’est un spécialiste dans son domaine. Et ensuite de ça, on a Bibeau à la fin des années 80, qui était aussi très important et qui a justifié la déférence et les raisons de la spécialisation et de l’expertise des organismes administratifs. Ensuite de ça, oui, on a eu plein, plein de rebondissements dans les années 90, et là on se retrouve en 2008 où vous voulez nous parler de l’arrêt Dunsmuir, qui semblait avoir au moins l’intention de vouloir régler tout ça.
Denis Nadeau (20:28) La Cour suprême en 2008 va faire un gros effort pour dégager ce qu’elle appelle une nouvelle approche, une nouvelle méthode. Et je vous avoue, une méthode qui n’était pas inintéressante, qui disait : « Il y a encore des questions sur lesquelles on va se prononcer toujours — ce qu’on appelle des questions de compétence —, sur lesquelles il ne faut pas se tromper, mais il ne faut pas qu’il y en ait trop, il faut que ce soit véritablement des questions de compétence. » Donc on avait voulu circonscrire cela. Et on a dit : « Tout le reste, on va appliquer la norme, mais cette fois-ci, on va oublier le caractère qu’on disait manifestement déraisonnable, on va appeler ça la norme de la décision raisonnable ou déraisonnable. » Et on avait donné quelques indices sur ce qu’était une décision déraisonnable. Sur le coup, j’étais le premier à défendre cet arrêt, de dire : « Voilà un éclairage important et voilà ce qui, pour nous à l’époque, était pour simplifier. » Donc on est en 2008, en 2009, puis on arrive dans les années 2010 et effectivement, c’est tout le contraire qui s’est déroulé. C’est-à-dire que la méthode imaginée dans la Cour suprême était une méthode intéressante, assez simple, sauf que, comme toujours, il y avait des interstices ici et là qui ont fait qu’au fil des années, ces trous qui existaient, ces ambiguïtés, ces zones grises — appelez ça comme vous voulez —, qui n’étaient pas voulues sûrement par la Cour suprême, mais qui ont été découvertes évidemment par les excellents plaideurs et plaideuses et par les juges par la suite, ont fait qu’on s’est retrouvé dans des impasses et surtout, dirais-je, véritablement des tensions au sein de la Cour suprême. C’est-à-dire qu’il y a des juges qui voyaient Dunsmuir comme une décision importante pour la retenue, pour la déférence, donc qui appliquaient assez strictement le critère de la décision raisonnable : dès qu’il y avait quelque chose qui ressemblait à un raisonnement qui avait du bon sens, on disait « c’est raisonnable, il y a peut-être une erreur, mais on n’intervient pas ». Et d’autres juges, à la même Cour suprême, partisans d’un interventionnisme, disaient : « Il y a une erreur de droit, puis on va sanctionner, puis on va appeler ça une erreur de compétence, ou si ce n’est pas une erreur de compétence, c’est dans une autre exception » qu’on finissait par trouver à travers la grille de l’arrêt Dunsmuir. Donc, nous avons connu entre 2008 et je dirais 2018 — parce que l’arrêt Vavilov arrivera en 2019 —, on a connu véritablement une période de grande tension. Et quelles sont les conséquences ? Avant de voir Vavilov, c’est que ça peut être plein de gens qui se retrouvent avec des décisions pour lesquelles ils sont insatisfaits, se présentent devant une cour supérieure, une cour d’appel, même par la suite, et ils ne sauront jamais exactement ce qui va arriver. Il n’y a pas de prévisibilité ! La tension était tellement vive, les critères étaient devenus tellement fins qu’on ne savait jamais exactement. Donc, toute la question de la prévisibilité. Et donc, à la fois les avocats, les avocates, les professeurs d’université, puis après ça les juges… Ça va dans un sens, ça va dans l’autre. Et jusqu’à la Cour suprême même — on sait qu’il y a neuf juges à la Cour suprême, dont trois qui viennent du Québec —, puis même parmi ces juges, il y avait deux blocs, deux blocs assez serrés, bien souvent des décisions… Vous savez, on entend quelquefois dans les médias, la décision a été rendue, elle a été partagée avec des dissidences, souvent des décisions rendues à cinq juges contre quatre, toujours sur les critères à appliquer. Donc véritablement, l’enjeu était extrêmement important et là, il y avait de la pression de plus en plus pour que la Cour reprenne le travail. Et ce qui est intéressant, c’est ce qui va arriver.
Denis Nadeau (24:14) Le juge Wagner, qui est devenu juge en chef, va à l’occasion de trois dossiers — dont les permissions d’appeler avaient été accueillies par la Cour suprême : le dossier Vavilov, le dossier Bell et un dossier impliquant la Société canadienne des postes —, dans ces trois affaires, la Cour suprême va autoriser l’appel, mais va annoncer tout de suite à tout le monde qu’elle va profiter de ces arrêts pour qu’effectivement, elle revoit l’ensemble de la question des normes de contrôle, jusqu’où ça va, quelles sont les exceptions, etc. Alors c’est majeur, c’est une décision rarissime où la Cour annonce à l’avance… Ça n’avait pas été fait à l’époque dans Dunsmuir, ça n’avait pas été fait à l’époque dans Bibeau et on pourrait remonter comme ça plusieurs années avant, c’est-à-dire où la Cour dit aux plaideurs, aux plaideuses : « Là, on vous le dit, non seulement vous allez plaider vos causes qui sont importants, mais on veut vous dire qu’on va vous entendre sur vos suggestions. » Il y a eu plusieurs interventions de spécialistes, il y a même eu deux amicus curiae, c’est-à-dire deux avocats qui étaient indépendants des parties, deux experts, deux professeurs d’université, dont un du Québec, qui effectivement sont allés pour conseiller la Cour. Donc véritablement, un effort — et je pense que ça, il faut le souligner —, et ça va expliquer l’importance de… Ça a été fait avec une préparation en amont. Vavilov n’est pas arrivée comme la Cour qui se décide un matin de rechanger les normes sans aviser personne. Elle a été attentive, elle a entendu les gens, elle a entendu des intervenants, entendu des spécialistes indépendants, et elle a pris une année pour rendre trois décisions, celle qui nous intéresse aujourd’hui, c’est l’arrêt Vavilov, mais qui, on le sent, est un arrêt pensé, qui a été écrit pour réaligner le tout.
Hugo Martin (26:08) Le précédent avant Vavilov était caractérisé par une évolution vers la déférence, consolidée par Dunsmuir, mais persistaient des ambiguïtés importantes, comme vous l’avez dit, et des débats jurisprudentiels, notamment concernant l’application des exceptions à la déférence, à la retenue judiciaire, le rôle des droits d’appel et l’efficacité de l’analyse contextuelle, ce qui nous amène maintenant à Vavilov. Alexander Vavilov est né à Toronto le 3 juin 1994 sous le nom d’Alexander Foley. Je vous laisse nous parler un petit peu des faits.
Denis Nadeau (26:41) Alors brièvement, parce qu’effectivement, c’est tout un dossier d’immigration, mais un peu particulier de citoyenneté. C’est-à-dire que ce pauvre Alexander et son frère, nés au Canada de parents qui étaient maintenant citoyens canadiens, apprennent, plusieurs années plus tard — en fait, en 2010, alors qu’il a 16 ans —, que leurs parents sont arrêtés alors qu’ils se trouvent aux États-Unis et ils seront chassés des États-Unis après avoir plaidé coupable à l’infraction d’espionnage, on va dire ça dans ces mots-là. Donc, Alexander et son frère ignoraient que leurs parents étaient des espions à la solde de l’État russe. Ils étaient intégrés au Canada, ils avaient travaillé, ils avaient des entreprises, les parents avaient étudié aux États-Unis, entretenaient des liens avec les communautés scientifiques et d’affaires au Canada et aux États-Unis. Donc, c’était en principe des gens complètement anonymes dans une société. Et voilà que le ciel tombe sur la tête, puisqu’effectivement, ce sont des espions ! Ils sont expulsés des États-Unis, du Canada. Et Alexander Foley, à l’époque, se retrouve lui en vacances, à ce moment-là, avec un visa de touriste en Russie, alors qu’il ne pouvait pas ignorer que ses parents avaient quand même la nationalité ou enfin étaient nés en Russie à l’époque. Et donc, son passeport vient à échéance, il essaie d’obtenir un renouvellement de son passeport canadien — je vous rappelle, il est né au Canada, et en principe, quand on est né au Canada, vous et moi, nous sommes canadiens, c’est la règle. Alors donc, cette personne demande d’avoir un renouvellement, on lui dit, de là-bas… il est là-bas, on lui dit : « Non, écoute, d’abord il faudra avoir ton certificat de citoyenneté. » Donc il dit : « Je vais demander mon certificat de citoyenneté, qui en principe est acquis lorsqu’on est né dans un pays comme le Canada », et on lui refuse. Bon, on va lui accepter et puis par la suite on va lui dire non. Je vous fais grâce de toutes les retombées et les imbroglios de cette affaire. Mais ce qui est important de comprendre, c’est que tout à coup, Foley — qui va changer son nom pour Vavilov, sa mère s’appelait Vavilova, donc il va s’appeler Vavilov, c’est un homme —, et Vavilov va se retrouver là-bas et ailleurs, parce qu’il va bouger par la suite, mais un peu comme un apatride dans le fond, sans citoyenneté canadienne, mais sans citoyenneté russe non plus, il n’est pas né en Russie, et donc il se retrouve là, lui et son frère, particulièrement démunis. Alors ça, c’est la trame factuelle, effectivement, qui est assez unique.
Hugo Martin (29:13) La décision administrative qui a été rendue par la greffière de la citoyenneté, c’est de lui refuser le passeport parce qu’il n’arrive pas à fournir son certificat de citoyenneté canadienne, alors qu’il était capable de fournir son certificat de naissance. C’était quoi la décision ? La décision, c’est de lui refuser son passeport. Puis le décideur, c’est un décideur administratif qui était la greffière de la citoyenneté. Et là, M. Vavilov n’est pas d’accord et il demande de réviser. Il demande de faire contrôler cette décision-là.
Denis Nadeau (29:37) Effectivement, il va aller devant la cour qui est l’équivalent de la cour supérieure, mais là une cour, évidemment, pour les organismes et ministères fédéraux. Et donc effectivement, il va contester, il va en révision, on n’est pas en appel. Et toute la question se joue sur une exception au principe du droit du sol : en principe, on a la citoyenneté au Canada parce qu’on est né au Canada, sauf une des exceptions qui dit « lorsque on est l’enfant d’un représentant au service d’un gouvernement étranger. » Et effectivement, la greffière de la citoyenneté va estimer que ici, Vavilov… parce que c’était un espion au service…
Hugo Martin (30:23) Le père était au service d’un État.
Denis Nadeau (30:27) C’est une décision qui va être contestée et qui va monter jusqu’à la Cour suprême. Et c’est ça qui est important : une exception à la loi, comment on va l’interpréter ? A priori, comme la réaction de plusieurs d’entre nous, c’est de dire : « Écoute, ces parents étaient des espions, donc nécessairement ils étaient des représentants ou travaillaient au service d’un gouvernement étranger, ça fait que l’enfant de telle personne, de tel parent, nécessairement est dans l’exception et ne pouvait pas, en 1994, ne pouvait pas bénéficier de ce principe d’acquisition du statut de citoyen canadien malgré sa naissance sur le sol canadien. »
Hugo Martin (31:09) Et la Cour fédérale dit… Elle donne raison à la greffière de la citoyenneté, concluant que cette décision est correcte. Donc, ils ont appliqué la norme de la décision correcte. Ils s’en vont en Cour d’appel fédérale, et la Cour d’appel fédérale, elle juge pour sa part en faveur de M. Vavilov. Selon elle, la décision était déraisonnable et elle l’annule, elle la casse. Et on s’en va en Cour suprême.
Denis Nadeau (31:18) …par votre question, ça permet de bien voir comment toute cette question de contrôle judiciaire et ce qu’on appelle « quelle est la norme applicable » est importante. C’est-à-dire que si vous appliquez un cadre de décision consistant à appliquer le droit, comme on disait, une décision correcte, vous arrivez à une solution, puis la solution c’est de dire : « Ici c’est bien triste, mais Vavilov, tu n’es pas citoyen canadien. » Par ailleurs, si vous êtes devant d’autres juges qui appliquent une autre norme, une décision raisonnable, peut-être qu’il y a une erreur, mais ça demeure raisonnable comme interprétation. C’est-à-dire qu’on se retrouvait dans une situation où vous étiez un peu, entre guillemets là, vous étiez dans le risque de vous retrouver face à une incertitude, une incertitude qui n’est pas que juridique — entre experts qui s’intéressent à toutes ces questions-là —, mais une incertitude dont les retombées étaient directes. C’est-à-dire, selon la grille d’analyse adoptée pour contrôler la décision qui est finale et sans appel, il y a des juges qui disent : « Ah bien, ça, c’est une erreur, il faut la sanctionner », puis d’autres disent : « On pense que l’interprétation est raisonnable. » Et ça, c’était le reflet très bien, dans les années 2010 à 2018, de ces tensions. C’est que les juges ne savaient plus exactement comment se guider parce qu’il s’était créé tellement de dissensions au sein de la Cour suprême qu’il n’était pas véritablement arrivé avec une solution qu’on pourrait dire assez claire. D’où l’importance que la Cour dise : « On est sensible à ça. » Déjà une juge, la juge Abela, dans une décision où elle était dissidente, avait dit qu’on devrait avoir une conversation sur toutes ces questions de normes. Donc nécessairement, même les juges de la Cour suprême s’apercevaient qu’il était temps de se repencher sérieusement sur toute la question. Et c’est ce qui effectivement va arriver.
Hugo Martin (33:33) « 150 ans de décisions marquantes qui façonnent le Canada », c’est le thème de notre série d’épisodes. Vavilov, c’en est un, rendu en 2019. Tout est réglé, professeur Nadeau, avec Vavilov ? Qu’est-ce que la Cour a décidé ?
Denis Nadeau (33:51) Évidemment, vous savez, la réponse, c’est que Vavilov — on va le voir —, c’est un grand pas en avant pour effectivement essayer de clarifier. Mais est-ce qu’il reste des zones d’ombres ? La réponse, c’est oui. Mais si je compare avec ce qu’était la situation cinq ans ou six ans après l’arrêt en 2008 versus 2013, le tableau est resté beaucoup plus clair, beaucoup plus simple qu’il ne l’était à l’époque. C’est-à-dire que Vavilov n’a pas connu les soubresauts qu’a connu l’arrêt Dunsmuir, qui a entraîné ce qu’on pourrait appeler les difficultés des années suivantes. Jusqu’ici — six ans plus tard —, c’est un arrêt qui a créé effectivement un cadre qui est largement appliqué par les juges sans grande difficulté et qui n’a pas donné lieu à toutes les craintes qu’il pouvait y avoir. Certaines personnes — dont deux juges de la Cour suprême qui elles ont été en dissidence sur la nouvelle grille, pas sur la solution de l’arrêt Vavilov, mais sur la nouvelle grille —, elles craignaient des retombées. Ce n’est pas ce qui est arrivé.
Hugo Martin (34:50) Voilà. Il y a des problèmes qui étaient nécessaires à résoudre, entre autres pour la cohérence et la prévisibilité, comme on en a parlé, mais le plus important, c’était de déterminer ce qu’on appelle la norme de contrôle applicable. Qu’est-ce que la Cour a décidé ?
Denis Nadeau (35:14) On se retrouverait toujours avec deux normes, là, c’était toujours la danse à savoir pourquoi on n’appliquerait pas plutôt la norme de la décision correcte. Vous comprenez qu’il y a des juges qui sont partisans de cette norme parce que ça leur permet d’intervenir, tandis que d’autres étaient plutôt des partisans de la retenue, la déférence, donc une application plus souple, ce qu’on appelle la décision raisonnable. La Cour va dire d’abord : « On va réduire, mais véritablement, le spectre, la portée, le nombre des exceptions, des cas d’ouverture à la norme de décision correcte. » C’est-à-dire qu’il y en a encore, mais on va en éliminer, parce qu’il s’en était greffé, comme je vous disais, particulièrement après 2008, toutes sortes de façons d’arriver à une norme d’application qui était une norme sévère qu’on appelle correcte. Donc, on va réduire le nombre, on va enlever des cas, on va aller avec un objectif qui est de respecter l’intention du législateur. Donc on va effectivement réduire ce nombre-là. Ça, c’est une bonne chose, c’est un grand acquis. Il en reste des cas, mais ils sont beaucoup plus circonscrits qu’autrefois, premiérement.
Deuxièmement, on va dire : « On va confirmer une présomption. » Ça avait déjà émergé au fil des années 2010 et suivantes, c’est-à-dire qu’au départ, dans tout cas, que ce soit une demande quelconque, une contestée, une décision concernant une demande, etc., la présomption, on va dire : « On tient pour acquis que la norme applicable, c’est la norme de la décision raisonnable. » C’est-à-dire qu’au départ, vous avez une décision et cette décision-là, on n’arrivera pas à se demander, vous savez, pendant deux heures, si on applique la norme sévère correcte versus une norme raisonnable. En principe, c’est la norme de la décision raisonnable. Donc ça, ça facilite le travail. Et si vous pensez que ça devrait être la norme plus sévère, il va falloir que vous en fassiez la démonstration, premiérement. Deuxièmement, on va présumer également que la décision est raisonnable. Donc si vous l’attaquez, il va falloir que vous en fassiez la preuve qu’elle est déraisonnable. Donc on ne part pas à égalité. On dit : « Il y a une décision qui a été rendue, ce sont des tribunaux, des organismes, etc., ce sont des tribunaux qui connaissent l’affaire, donc on va présumer que c’est raisonnable et vous, vous devez l’attaquer. » Alors ça, c’est majeur également comme démarche, vous savez, et c’est ça qui est important, c’est que l’arrêt Vavilov, entre autres, va à la fois simplifier toute la question une norme versus l’autre, mais va surtout dire : « Vous allez commencer directement, vous ne serez pas empêtrés dans ce langage complexe, un peu hermétique des normes, » et on va plutôt aller directement à l’essentiel : est-ce qu’elle est raisonnable ou non ? Il y a deux aspects importants, mais on va commencer par celui-ci.
La Cour va dire : « Écoutez, on va vous faire une démarche d’analyse, on va regarder toute la jurisprudence qui a été rendue, on va en faire une synthèse, puis on va vous dire nous, c’est quoi une décision déraisonnable ? C’est quoi les éléments de la raisonnabilité ou de la déraisonnabilité ? » On va y aller avec des critères, on va y aller avec des exemples, on va y aller avec une démarche. Et je pense qu’ici, ça, c’est majeur. Autrefois, il fallait presque deviner. On plaidait la raisonnabilité ou la déraisonnabilité, mais avec des indices qui avaient été énoncés dans les arrêts au fil des années, et entre autres dans Dunsmuir, mais qui demeuraient très, très ténus. Tandis que là, maintenant, il y a une grille, il y a des critères, il y a une démarche — en deux temps, pas nécessairement obligatoire, mais ce qu’on appellera effectivement une démarche plus générale, la cohérence, puis une démarche plus particulière de vérifier si effectivement ça rencontre certaines caractéristiques. Et ça, je pense que ça va permettre de simplifier. Je ne vous dis pas, Hugo, qu’on a des réponses précises. Vous savez, on est en révision, en contrôle judiciaire. Depuis le début, on en parle : ça demeure un droit discrétionnaire. Il n’y a pas de loi là-dessus ! Il n’y aucune loi qui prévoit les paramètres du contrôle judiciaire, puisque c’est un pouvoir qui est inhérent aux tribunaux supérieurs. Donc il n’y a pas comme telle de limite. Les juges ont une appréciation, une discrétion. Donc ce n’est pas vrai qu’on va retrouver des réponses comme si c’était des articles de loi. Mais la façon que la Cour a énoncé sa démarche en deux temps avec une présomption, avec des éléments — on va regarder l’interprétation de la loi, et plusieurs points —, ça va faciliter à la fois vous, moi, citoyens qui vont attaquer une décision, donc effectivement on va dire si c’est raisonnable ou si c’est déraisonnable pour telle ou telle raison, on aura des indices. Et par ailleurs, ça va permettre aux tribunaux — et c’est ça qui est important —, eux-mêmes, de se guider plutôt que d’être cahin-caha, parce qu’effectivement, il y avait toutes sortes d’interprétations possibles. Et là, je pense qu’on entre dans ce qui est le point majeur de l’arrêt.
Et je vous ajouterais, juste avant de terminer, le deuxième point qui est important, parce qu’il est lié : la Cour va miser beaucoup, dès le début de l’arrêt, sur l’importance qu’elle accordera, qu’elle accorde maintenant à la justification, à la motivation. C’est-à-dire que la Cour se dit : « On a beau vous donner toutes sortes d’indices, mais au départ, c’est quoi une décision ? » On l’a dit en début de rencontre : une décision, c’est à l’égard d’un citoyen, à l’égard d’une citoyenne, à l’égard d’une demande, peu importe, il y a une décision. Mais faut-il que cette décision soit motivée ? Faut-il que cette décision soit justifiée pour que la personne qui perd, elle sache pourquoi elle a perdu ? Or, souvent, les décisions souffrent d’une motivation insuffisante, incohérente, illisible, incompréhensible. Donc, on va mettre l’accent — et ça, c’est un point majeur —, il y a deux aspects donc dans Vavilov : toute cette nouvelle grille, cette nouvelle démarche, ces nouveaux critères, mais également l’importance accordée à la justification et à la motivation. Et ça, on va le retrouver tout le long de l’arrêt par la suite, où chacun des critères va être souvent lié à la façon que ça a été motivé : la cohérence, le respect des précédents, les liens avec le droit… tout ça va être développé pour qu’on dise aux tribunaux administratifs, aux organismes administratifs et même aux ministres si c’est le cas, mais à toute l’administration : « Vous allez rendre des décisions qui sont justifiées. » On ne demande pas des justifications, vous savez, de 100 pages, on ne demande pas que l’administration tombe dans l’excès contraire et qu’elle passe d’un extrême à des décisions qui n’en finiraient plus — parce que ça aussi, ça pourrait paralyser l’État —, mais ce qu’on demande, c’est qu’on sache pourquoi on perd. On demande pourquoi effectivement le droit ne s’applique pas tel qu’on le prétend, etc. C’est ça qui est important. Et là-dessus, je pense qu’on a le meilleur exemple d’un message d’accessibilité. L’accessibilité à la justice, ce n’est pas seulement d’avoir accès à un tribunal, mais une fois qu’on y a accès, c’est d’avoir une décision qu’on comprend, qu’on peut saisir, qu’on peut éventuellement la contester. Sinon, il n’y a pas d’accessibilité si c’est embrumé, si c’est incomplet, si c’est incohérent. Donc, il y a une exigence. La Cour a porté une attention particulière sur une exigence sur laquelle il n’y avait pas eu, vous savez, d’impact majeur, c’est qu’on a véritablement insisté sur la justification dans un arrêt effectivement qui couvre tous ces aspects.
Hugo Martin (43:03) Oui, dans Vavilov, tout le long de cette décision-là, on parle de justification. Ce-qu’on veut pour qu’une décision soit raisonnable, c’est d’être justifiée, comme vous dites, transparente, intelligible, avec un raisonnement intrinsèquement cohérent, rationnel et logique. On ne demande pas beaucoup plus que ça : elle doit être justifiée au regard de l’ensemble des contraintes factuelles et juridiques. Et je trouve très intéressant le fait que vous nous parliez justement de cette justification-là et de cet accès à la justice, et je pense que c’est important peut-être même dans le cas présent de nous parler des juges Abela et Karakatsanis. Elles ont rédigé des motifs conjoints et concordants et elles ont parlé, entre autres, de l’expertise du décideur administratif. Il y a des nuances à faire. J’aimerais que vous nous en parliez un petit peu, professeur Nadeau.
Denis Nadeau (43:56) Les deux juges qui ont rendu une décision séparée — d’ailleurs, presque aussi longue que celle de la majorité de la Cour —, vont être ce qu’on pourrait appeler les défenseurs qui défendent la théorie de Dunsmuir, c’est-à-dire l’approche de Dunsmuir. La juge Abela est la seule juge qui était là lorsque Dunsmuir a été rendu. Alors les huit autres juges sont arrivés au fil des années entre 2008 et 2019. Alors effectivement, elle et sa collègue croyaient que cette méthode-là était encore la meilleure et craignaient que la nouvelle approche développée par la Cour soit une approche qui permettrait éventuellement plus d’intervention. Donc, à Dunsmuir était associé à l’autonomie, à la déférence, mais ici les juges craignaient effectivement que cette nouvelle approche soit une approche qui, à force de donner des exemples de raisonnabilité ou surtout de déraisonnabilité, on se retrouve dans des cas où les tribunaux supérieurs interviendraient plus. Et je vous avoue qu’en décembre 2019, lorsque l’arrêt a été rendu, le 19, et au début de 2020, j’étais de ceux qui pensaient qu’il y avait un risque pour massacrer et intervenir.
Denis Nadeau (45:09) Parce que les juges Abela et Karakatsanis craignaient que ce soit une démarche de recherche d’erreurs. Là, maintenant, on peut regarder par le passé, ça n’a pas été aussi grave qu’ils prévoyaient. Il y avait peur aussi que le simple fait qu’une décision ne soit pas justifiée était pour automatiquement la rendre déraisonnable, et ça, il y avait une problématique là-dessus. Est-ce que c’est encore votre opinion ?
Denis Nadeau (45:42) Ouais. Je pense qu’effectivement cette crainte-là était réelle. Maintenant, la réalité, là, tel que c’est transposé, là — et je peux vous dire que moi, j’ai examiné les arrêts à la fois de la Cour suprême puis de ce qui se passe un peu partout au Canada —, la grande majorité des juges n’ont pas adopté cette approche. Ils ont plutôt vu la présomption comme un élément central. Donc, on écarte assez rapidement dans presque tous les cas la norme de la décision correcte, donc on s’en va tout de suite sur la raisonnabilité. Et oui, on va effectivement regarder une décision. On ne fera pas la recherche de l’erreur nécessairement, mais on va effectivement se demander — et je reviens à ce que je vous disais précédemment : est-ce que cette décision-là est justifiée d’une façon compréhensible, intelligible, cohérente ? » L’accent va être beaucoup plus mis sur, non pas la recherche de l’erreur, comme si je lis cette décision, quand j’examine cette décision, ce n’est pas seulement le résultat qui est important, mais c’est pour arriver au résultat. Peut-être que le résultat a un certain sens, mais est-ce qu’il est harmonisé avec une motivation ? On va regarder la décision comme un tout et on va appliquer à cet égard des règles importantes, c’est-à-dire par exemple en matière d’interprétation. On va appliquer une règle qui dit qu’il ne faut pas seulement analyser le texte en fonction d’un article, d’un libellé, vous savez, d’un mot précis, on va l’examiner en fonction d’un contexte, qu’on appelle une méthode moderne d’interprétation. Donc, on va ouvrir le jeu, on va tenir compte de l’objet de la loi, on va tenir compte — entre autres dans cet arrêt Vavilov, un des points importants, c’est qu’on va tenir compte des conséquences d’une décision sur un individu. Alors ça, on dit aux tribunaux administratifs : « Quand vous rendez des décisions, avez-vous tenu compte des conséquences ? » Il ne s’agit pas de dire, tomber dans le mélodrame, mais de vérifier. Et je pense que ça, les juges Abela, Karakatsanis n’avaient peut-être pas vu les possibles bienfaits de la grille de la majorité. Il y a effectivement des éléments qui étaient sous-jacents, qui existaient en jurisprudence, mais qui étaient rarement mis en exergue. Et là, effectivement, la Cour suprême a dévoilé son jeu puis a dit : « Regardez, nous, c’est comme ça qu’on regarde ça. » Et ça, je vous avoue que ça, les critères de Dunsmuir, ils ne permettaient pas ce regard-là, ils ne permettaient pas cette analyse fine en préparation d’un dossier pour les plaideurs et les plaideuses, puis pour les juges pour rendre leurs décisions. Et ça, c’est le point positif, je pense.
Est-ce que effectivement la Cour a amélioré le droit ? La réponse est oui. Est-ce que la Cour dans l’arrêt Vavilov a fait œuvre utile pour la communauté juridique dans son ensemble ? La réponse est oui. On doit souligner que c’est un arrêt qui transcende d’autres arrêts qui ont été rendus par la Cour suprême en droit administratif, mais cette fois-ci, c’est cet effort pédagogique de la Cour suprême qu’il faut souligner, c’est pour ça que l’arrêt est important. Parce que rares sont les arrêts où on dit aux gens : « Écoutez, ce qui s’en vient, on veut vous entendre parce qu’on va travailler fort. » Et ils ont travaillé, on peut le dire, les juges ont travaillé pendant un an pour rendre une décision dense, complexe à lire et à relire à plusieurs reprises, ça, c’est certain, mais qui, honnêtement, est une avancée, je pense, pour le droit.
Hugo Martin (49:28) Je voudrais revenir sur les juges Abela et Karakatsanis. Ce n’est pas une dissidence, parce que lorsqu’on parle de dissidence à la Cour suprême, ça veut dire que les juges qui sont minoritaires auraient rendu une décision différente. Dans le cas qui nous occupe, les juges Abela et Karakatsanis ne voulaient pas rendre une décision différente. Donc, on se souvient que ce qu’on voulait, c’est le passeport pour M. Vavilov. Donc, tous les juges étaient d’accord pour que M. Vavilov ait son passeport canadien et, en ce sens, ils ont évalué les conséquences de la décision, donc ils se sont joints à la majorité à savoir que M. Vavilov devrait avoir son passeport. Je vous pose une question, cependant : est-ce que j’ai tort de dire que les juges Abela et Karakatsanis regrettaient un petit peu la décision de la majorité parce qu’en tentant de simplifier le droit ou les critères, les normes, ils ont un peu abandonné les principes fondamentaux du droit administratif canadien ? Est-ce que c’est ça un peu qu’ils voulaient dire ?
Denis Nadeau (50:31) Le juge estimait que la cour devait continuer à privilégier la tendance de la déférence et de la retenue. Et ça, c’était leur préoccupation. L’avantage ou le risque, dans le fond, selon la partie où on est, de multiplier les recours, multiplier les attaques et éventuellement affaiblir la déférence, affaiblir le caractère raisonnable pour essayer d’aller de plus en plus vers des décisions qui seraient déraisonnables. Et on voit la tension qui existait, c’est-à-dire les deux juges étaient le reflet dans le fond de la tension qui existait à la Cour suprême dans les années 2010, où il y a des juges qui prétendent qu’il faut faire preuve de beaucoup de déférence, donc intervention le moins possible, respecter l’intention du législateur et l’expertise des tribunaux, versus d’autres qui auraient une approche beaucoup plus interventionniste.
Mais dans les deux cas, moi, je pense que la primauté du droit est respectée. Je pense que les craintes étaient légitimes, mais elles ne se sont pas, du moins actuellement, transposées ou transportées dans un environnement juridique où, effectivement, on se retrouverait avec une multiplication de recours et surtout une multiplication d’interventions, c’est-à-dire sur la base de dire que c’est déraisonnable. Je vous dis la situation telle que je la comprends au Québec — je ne peux pas me prononcer pour l’ensemble du Canada, mais même au niveau de la Cour fédérale —, la tendance, c’est d’appliquer Vavilov, mais dans un esprit qui demeure un esprit de déférence. On ne parle plus comme autrefois de déférence et de retenue sans arrêt. On a subsumé l’expertise à travers des critères beaucoup plus larges, on les a intégrés à travers ce qu’on appelle l’intention du législateur, mais on continue de dire qu’une interprétation se doit de tenir compte d’un contexte, se doit de tenir compte d’une situation.
Je reviens à tout à l’heure, vous savez, ces deux décisions dont je vous parlais qui sont récentes : et voyez, si ces personnes, M. A, Mme D, avaient été refusées à la fois pour obtenir les prestations par l’organisme qui régit la LIVAC et par la suite par le Tribunal administratif du Québec, dans les deux cas, rendues en cour d’appel — parce que là, on va monter de la cour supérieure à la cour d’appel —, la cour d’appel va effectivement appliquer Vavilov, va dire que ces décisions sont déraisonnables, et à juste titre va intervenir. Mais non pas en se demandant si c’est la norme de la décision correcte, non, ils vont dire si c’est la norme de la décision raisonnable, mais on va tenir compte effectivement de différents critères énoncés dans Vavilov, la façon d’interpréter une loi, l’interprétation large d’une loi, l’objet de la loi. On va tenir compte, dans les affaires également, des conséquences. On va tenir compte du fait que les tribunaux administratifs n’ont pas respecté ou ont mal interprété des précédents. Donc, ils ont pris la grille de Vavilov. Oui, effectivement, ici, les décisions ont été infirmées, ont été révisées, mais je pense à juste titre, parce qu’il y avait là, il faut le dire, des situations où des citoyens se retrouvent là dans des situations incroyables où on les privait de prestations. Et je pense que c’est ça la force du droit.
Vous savez, moi, je suis un partisan de la règle de droit, je suis un partisan de notre système de justice où effectivement on sait qu’en dépit de tout, un citoyen, une citoyenne qui est l’objet d’une décision défavorable peut, même si c’est écrit le contraire dans une loi, peut aller devant un tribunal supérieur et peut demander la révision. Et ça, c’est la force de ne pas être victime d’un État omniprésent, omnipotent, mais d’être sûr qu’il y a un rempart à quelque part. C’est sûr qu’on ne gagnera pas toujours. Je pourrais vous donner d’autres exemples où des gens effectivement ont fait des demandes similaires en vertu de la loi de l’assurance auto, par exemple, et n’ont pas obtenu gain de cause parce qu’on dira que la décision a été prise raisonnablement, que l’interprétation en fonction des critères a été raisonnable. C’est ça, Vavilov. C’est-à-dire qu’on a une feuille de route, une feuille de route dense, complexe, une feuille de route avec plusieurs principes, mais quelques fois des atténuations. Vous savez, c’est un arrêt qui se lit à plusieurs niveaux. Ça laisse une souplesse, ça laisse une discrétion. Mais ce qui est important, c’est qu’au moins on a un cadre, ce qu’on n’avait pas avant le mois de décembre 2019.
Denis Nadeau (55:12) L’arrêt Vavilov a façonné le droit administratif canadien parce qu’effectivement, c’est un arrêt fondateur. C’est-à-dire qu’après, je dirais, une cinquantaine d’années où la Cour a élaboré, par étapes, par arrêts, les amorces, les bases d’une théorie, et c’est ça, l’arrêt Vavilov : il était temps d’en faire une synthèse. Il était temps là de regrouper tous ces fondements, d’aller chercher effectivement les forces, mais également de constater les faiblesses. Et ça, c’est tout à l’honneur de la Cour suprême de dire : « Mais on arrête tout ça, on met ça de côté. » C’est ça la force, vous savez, d’un arrêt, c’est de reconnaître — non pas de façon à dire mea culpa, on a fait une erreur —, mais de reconnaître qu’il y a des choses qu’il faut changer, une nouvelle perspective. La perspective, on va la mettre autrement, on va la mettre sur l’intention du législateur, plutôt que sur des critères comme l’expertise, etc. Donc, la Cour va faire ce pas en avant majeur : il était temps de consolider le droit.
Je ne dis pas qu’il est consolidé à jamais. Si vous me demandez, Hugo, est-ce que cet arrêt a une espérance — entre guillemets là — de vie de 10 ans, de 20 ans, c’est difficile à dire. Jusqu’ici, là, mes études que j’ai faites là-dessus démontrent qu’à peu près à chaque 10 ans, la Cour suprême revenait sur des précédents. C’est à la fin des années 60, années 70, 80, il y avait toujours un ou deux arrêts qui marquaient chaque décennie. Est-ce que, au cours de la présente décennie, la Cour va remettre en question ou revoir ? En tout cas, ma prévision, c’est non. Quand on se demande quels sont les arrêts majeurs rendus au Canada, je pense qu’on peut placer l’arrêt Vavilov, parce que le droit administratif, c’est le droit de nous tous et toutes. C’est un droit abstrait, c’est un droit lointain, oui, c’est vrai, là, ce n’est pas un droit abordable, ce n’est pas comme du droit de la famille, on n’en parle pas dans les journaux là, mais c’est un droit qui nous touche tous et toutes, soit directement parce qu’on est partie, soit indirectement parce que ces décisions-là peuvent avoir un impact. Et ça, que la Cour suprême ait fait cet exercice majeur et que cinq ans, six ans plus tard, on voit que ça tient là, il n’y a pas eu encore là de failles, il n’y a pas eu d’exceptions majeures… Des grands arrêts ont été rendus depuis qui sont intéressants, qui appliquent Vavilov, qui amènent de petites atténuations, mais il n’y a pas de revirement. Ça veut dire qu’on peut espérer que cet arrêt a une certaine pérennité, va continuer à nous guider, à guider la communauté juridique. Donc, oui, cet arrêt, il est majeur, il a marqué le droit administratif et je pense qu’on doit être contents, fiers d’une certaine mesure au Canada d’avoir ce type de décision, je pourrais appeler là courageuse de la part de la Cour, de faire cet exercice de synthèse pour le bénéfice de tous.
Hugo Martin (58:10) Professeur Denis Nadeau, merci beaucoup d’avoir participé à Façonner le Canada 150 ans de décisions marquantes.
Denis Nadeau (58:16) Merci, ça m’a fait plaisir, au revoir.
Outro STD FR (58:21) Merci d’avoir été des nôtres pour cet épisode de Façonner le Canada : 150 ans de décisions marquantes. Comme nous l’avons vu aujourd’hui, le droit n’est pas statique, il est vivant. Chaque décision de la Cour suprême ajoute une pierre à l’édifice de notre société. Pour consulter les arrêts discutés et en savoir plus sur nos invités, rendez-vous sur faconnelecanada.ca et parcourez les notes de l’épisode. Abonnez-vous sur votre plateforme de balado préférée pour ne rien manquer de cette série soulignant le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada. Merci à tous ceux et celles qui ont contribué à ce projet, notamment la Cour suprême du Canada, le Très Honorable Richard Wagner, juge en chef du Canada, les Honorables Nicholas Kasirer, Suzanne Côté, Andromache Karakatsanis, Sheila Martin, Malcolm Rowe, Mahmud Jamal, Michelle O’Bonsawin, Mary Moreau, les professeurs Louise Langevin, Jocelyn Downie, Carrie Ruck, Naomi Metallic, Karen Drake, Denise Réaudeau, Félix Mathieu, Éric Labelle Eastaff, Marcus Moore, Joel Bakan, Howie Kislowicz, Richard Moon et François Tanguay-Renaud. Merci aussi à Me Michel Lebrun, Mmes Sandrine Raymond, Laurence Laperrière, Laurence Thériault, M. Peter Warren et la productrice Mme Constance Saint-Pierre.
Ce projet a été rendu possible grâce au gouvernement du Canada.
Ici Hugo Martin et je vous dis à la prochaine
Transcription
Transcription – Façonner le Canada
150 ans de décisions marquantes
Episode 10 – Le droit administratif et l’arrêt Vavilov avec le professeur Denis Nadeau
Durée: 01:00:25 min
Intro STD FR (00:02): Welcome to Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions. The Canada we know today was not built by chance. Argument by argument, judgment by judgment, it has been shaped by law within a unique justice system born from the encounter of British and French systems, and which now increasingly integrates Indigenous traditions. In this series, we mark the 150th anniversary of the Supreme Court of Canada by decoding the major decisions that have defined our rights, freedoms, and collective identity. Criminal law, Indigenous rights, division of powers—rulings that are not just ancient history. They still shape our daily lives. I am your host, Hugo Martin, and through exclusive meetings with the nine Supreme Court judges and constitutional experts, we will explore the context of these judgments, their impact, and their resonance today.
Laurence Thériault (01:03): Imagine: the State, the government, a public official makes a decision that changes or affects your life. At what point can a citizen ask a judge to intervene if they believe the administration has made a mistake? To guide us through this maze, we are joined by Professor Emeritus Denis Nadeau, a prominent figure in the Civil Law Section at the University of Ottawa and an experienced strike arbitrator. He actually taught law to our host Hugo Martin back in the 1990s. A reunion, some thirty years later, to discuss a landmark 2019 decision: the *Vavilov* ruling.
The story is worthy of Hollywood. Alexander Vavilov, born in Toronto, discovers that his parents are undercover Russian spies living under false identities—a reality that inspired the television series *The Americans*. Given his parents’ employment on behalf of a foreign government, Canada considers that he was never entitled to nationality and strips him of his citizenship.
But beyond espionage, this case forced the Supreme Court to clean up administrative law—that is, the law governing the relationship between the State and citizens. Gone is the incomprehensible legal puzzle of previous decades where it became impossible to predict what level of scrutiny courts should exercise over the administration.
The Court seized this case to completely rewrite how justice oversees State decisions. A major overhaul affecting everyone: citizens, public officials, and decision-makers. I am Laurence Thériault, and I wish you a good listening experience!
Hugo Martin (02:49): Professor Nadeau, welcome to ‘Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions’.
Denis Nadeau (02:55): Hello Hugo, it’s a pleasure to be with you this morning.
Hugo Martin (02:58): Today, we are going to talk about the *Vavilov* case. It is an extremely important decision because it impacts decisions in everyday life… when we talk about these decisions in daily life, we are talking about administrative decisions. Professor, what do they represent?
Denis Nadeau (03:15): These are decisions that are obviously made by what we could call the executive branch of the State. The executive power is what we commonly call the cabinet. But the cabinet oversees everything we could call the executive or the administration. The administration is everywhere in our lives, as we often say, from birth to death… there is a plethora of organizations, whether at the municipal level, school boards, service centers in Quebec, whether in health, education, or everywhere in regulation.
Administrations are numerous, as we know, and they regulate different parts of our lives. These organizations are likely to make decisions that affect our lives in one way or another—either directly because we are the subject of a right, or indirectly targeted by collective decisions. Therefore, an administrative decision is truly a decision made by the administration, but in a very broad sense. So, an administrative decision can start at the highest level and genuinely go down to all levels, including administrative tribunals and administrative bodies that we see almost everywhere in our lives.
Hugo Martin (04:37): We apply for a permit, the permit is subject to an administrative decision. So there is someone somewhere making this type of decision. Therefore, they are not judges, they are decision-makers. It’s someone making a decision directed at a citizen. And moreover, Chief Justice Wagner spoke to us about the importance of *Vavilov*, precisely because throughout our lives we are affected by decisions made by the administration. So there is an omnipresence of the administration. Is that correct?
Denis Nadeau (05:08): Absolutely. We must well understand that over the last century, and particularly after the Second World War, the Canadian State expanded. This means that instead of the structure we had formerly—that is, decisions made mainly within ministries, where larger bodies made decisions—we realized that with population growth, the rise of social and other issues, it was becoming increasingly complicated. It risked completely paralyzing the administration.
So what was decided, drawing inspiration from other countries, was decentralization or deconcentration, but a decentralization of power, entrusting powers to agencies, entrusting them to ministers sometimes or other administrative bodies and administrative tribunals.
So the idea was, on the one hand, to lift pressure off ministries so they could work much more on public policy and less on operations, and entrust this—and that is a bit of the originality of our system—to experts, to organizations or tribunals often possessing expertise, whether in immigration, labor, or telecommunications regulation like the CRTC. So we see this movement which is both a movement to free up the State and administration in its broadest and highest sense in the structure, and to have decisions made by decision-makers who are in principle more efficient and at lower cost. That’s always the idea: cost not only in financial terms, but also cost in terms of delays and accessibility when appearing before these bodies compared to appearing before superior courts.
Superior courts are courts that handle major questions and have less short-term facility to settle permit questions, refusals, or contested dismissals.
Hugo Martin (07:12): Administrative decisions can be mundane, but they can also change the course of a life; they can involve highly political questions as well as pure questions of law. However, decision-makers are not necessarily people with legal training. Can that have an impact?
Denis Nadeau (07:30): We must make distinctions depending on the laws and organizations. In some cases, laws or regulations require expertise. At that point, in principle, the people serving will have expertise—often ten years of experience in a field, etc. In other cases, indeed, they are not necessarily jurists, but they can still possess training.
Obviously, the question arises when there are legal questions, because there can be complex legal questions: are these people possessing expertise, the most technical or professional ones, able to judge? Hence the importance of having decisions eventually subject to what we call judicial control or judicial review—that is, a mechanism. And it is fortunate, I think, in our Canadian State, to have this third branch, the judicial power, independent and impartial, where judges are called upon to examine not the opportuneness of a decision, not whether a bridge should be installed in a particular place because those are policy decisions, but questions of legality. Have laws been respected? Have procedures provided by law been followed? And that is the importance and characteristic feature of our system: people are appointed who have expertise, sometimes jurists, sometimes not.
But we ensure that decisions having major impacts on citizens, groups of citizens, or communities respect… this vast administration, which is part of the executive, can only act if the law grants it that power. That is, the administration has no independent power. It derives its powers exclusively from laws entrusted to it by Parliament or legislative assemblies. So in the law, it is provided that such a power will be exercised by the minister, by such an organization, etc. But the scope, nature, object of the power, and sometimes conditions are circumscribed in that law. And what is eventually ensured is that the organization followed the framework provided by law.
Hugo Martin (09:49): If we want to contest or if we disagree with an administrative decision… normally, we go to appeal when we disagree with a decision. But in administrative cases, it’s a bit different. When we disagree with a decision, there is judicial review. So it’s a process by which courts intervene to examine the legality and reasonableness of decisions made by administrative bodies. So we are talking about judicial review here, is that correct?
Denis Nadeau (10:22): That is, this idea of having organizations and giving powers to organizations rather than exercising them directly… in many laws in Canada and the provinces, another dimension was added: it was stated that these decisions rendered would be final and without appeal. That is, it was said, to be logical and coherent, if we create these tribunals and administrative bodies, if we give them powers, we don’t necessarily want everyone afterwards who is dissatisfied with a decision to go to court to contest it. Therefore, laws provide what we call a privative clause, barring any recourse, stating it is final and without appeal. And therefore, in principle, a citizen cannot contest this decision.
However, superior courts—when I say superior courts, the Superior Court in Quebec, the Court of Appeal, or the Supreme Court, the sole Supreme Court in Canada—decided many years ago that even if a law provides that a decision is final and without appeal and that no recourse can be exercised against it, superior courts have this inherent power of control. What we call judicial review. Let me give you an example, or perhaps two examples.
Think for example of a decision involving Mr. A—Mr. A, because his identity was not disclosed. Mr. A worked in the basement of the Quebec mosque when that sad event occurred, that tragic event of January 2017. He was working or present, heard gunshots, was afraid, and took refuge. A few moments later, he went up into the mosque to witness a tragedy, a distressing sight: several people assassinated, including two of his friends. And this created acute stress, psychotherapy, sleep difficulties, nightmares, etc., and an inability to work for a certain number of months, to conduct research, to resume the course of his life. He applied under a law called the *Crime Victims Compensation Act* (*Loi d’indemnisation des victimes d’actes criminels*). What he wanted was to benefit from income replacement benefits for that period. And the organization in charge of administering that law refused, saying no, there is no proof establishing that Mr. A was unable to perform the majority of his domestic activities and find employment.
Mr. A contested this decision before the Administrative Tribunal of Quebec—which is a peculiarity in Quebec—but that decision was confirmed, and the decision is final. And there you see an example where the law says it is final and without appeal. And Mr. A… that’s an example, we’ll see the outcome shortly… went to superior courts for judicial review. I could take the same example with Mrs. D. Mrs. D’s daughter was murdered and found on the side of a highway by someone whose killer was never found. She learned of her daughter’s death the next day, saw her daughter’s picture, and even saw subsequent video reports by journalists covering the event. This also created acute stress symptoms for her, etc. And it’s the same thing: she applied under the same law.
She is considered a victim in her own right. But IVAC, the organization governing the law, and subsequently the Administrative Tribunal of Quebec, in both cases refused her victim status. But you see, these are decisions having major impacts, both on Mr. A and Mrs. D, who are deprived of all benefits despite the gravity of their injuries.
We are talking about specialized bodies that interpret the law. So that is where judicial review comes in. That is where we can present ourselves despite everything before the Superior Court or equivalent superior courts in the various provinces—the first tier of judges appointed by the federal government. This must be distinguished from provincial courts like the Court of Quebec, where judges are appointed by the government of Quebec. So that is where we enter into what interests us: faced with a decision, faced with major decisions having important impacts on people’s lives, what do we do if the law gives us no recourse?
Hugo Martin (15:05): You gave two recent examples, but historically, citizens have always wanted to contest administrative decisions and have them reviewed. And if we look back in the past, in the late 1960s, courts were very, we could say, interventionist, and there was really no standard of review other than the correctness decision. Professor Nadeau, you were one of my professors, and you made us pull our hair out with lots of administrative decisions because we couldn’t figure out what the correct standard was. By standard, what do we mean? How a court must analyze the administrative decision to decide whether it will itself intervene and review that decision. And if we go back to the past, we talk about the correctness decision. Can you tell us a bit about that?
Denis Nadeau (15:47): Indeed, what must be well understood is that courts—I always say superior courts and courts of appeal—in the 50s and 60s had difficulty understanding the legislature’s intent. When the legislature writes ‘final and without appeal, without other recourse,’ it’s to effectively strip them of review power. They didn’t like that. Courts are there to judge, and spontaneously they disagreed. And as you say, in the 50s and 60s, it was treated as if… forgetting the legislature’s intent, acting as if nothing happened. That is, they would look at a decision and say, ‘Well, did they apply the law correctly?’ Period.
Yet I remind you that was not the goal. The goal, when the legislature writes in a law that a decision is final and without appeal, or even if it doesn’t write it but intent can be deduced, in principle judges should have had this delicacy—what would later be called judicial restraint—to say we must perhaps be careful.
However, this idea of judicial restraint appeared in the 70s, slowly, very timidly at first…
Hugo Martin (17:23): …a difference.
Denis Nadeau (17:30): And then we move into the 80s, where there were also hesitations: always the same idea of on the one hand what we call intervention, reviewing based on the correctness standard. That is, doing as in the good old days, checking if it’s legally correct with no errors, versus the idea that slowly emerged from Supreme Court jurisprudence that this is not the point. The criterion should rather be to ask whether it is—and initially the first criterion—’patently unreasonable.’ We went from a criterion checking if it’s legally correct to saying maybe there’s an error, but is that error patently unreasonable? That’s an evolution we witnessed. That is, the Supreme Court accepted this idea, almost this humility to recognize that legislatures had this intent… taking away that inquisitorial gaze, if you will. Obviously, it’s a metaphor, but that very direct gaze of the correctness standard.
Instead saying, look at this more globally, asking whether it is patently unreasonable. Because there might be an error, but they are still experts, they know their field, and we judges are not experts. We’ll let them go. We’ll say the decision, despite everything, is ‘saved between the lines.’
So that happens in the late 70s and 80s. And we move forward like that well into the 90s, with all sorts of complications—which I’ll spare you—with complex analyses that certainly marked your studies.
Hugo Martin (19:11): You talk about the 90s where there are… other standards of review besides correctness where judicial review could systematically substitute its own opinion for that of administrative decision-makers. Every error was classified as an error of jurisdiction: they exceeded their jurisdiction and we intervene, acting as if the law didn’t exist and continuing to hear appeals and correct decisions.
Following that, you mention the 70s and 80s—in the late 70s, a very important ruling was *C.U.P.E. v. New Brunswick Liquor Corporation*, which was extremely important, introducing the concept of deference, the concept of judicial restraint, respecting the fact that the administrative decision-maker is an expert, a specialist in their field. And after that, *Bibeau* in the late 80s, which also justified deference based on the specialization and expertise of administrative bodies. Following that, yes, we had many twists and turns in the 90s.
And now we arrive in 2008 with *Dunsmuir*, which seemed to at least intend to sort all of this out.
Denis Nadeau (20:28): The Supreme Court in 2008 made a major effort to carve out what it called a new approach, a new method. And I admit, a method that wasn’t uninteresting, saying there are still questions on which we will always rule—what we call jurisdictional questions, on which they cannot be wrong, though there shouldn’t be too many of them, they must genuinely be jurisdictional questions. So we tried to box that in.
And everything else we would apply the standard to, but this time forgetting the label ‘patently unreasonable.’ We would call it the standard of the reasonable or unreasonable decision. And we provided some clues as to what an unreasonable decision was… on the face of it, I was the first to defend this approach, saying here is important clarification and here is what was supposed to simplify things at the time. So we are in 2008, 2009, and we arrive in the 2010s, and effectively the exact opposite happened. That is, the method imagined by the Supreme Court—an interesting and relatively simple method—except that, as always, there were cracks here and there, causing over the years these existing holes, ambiguities, grey zones, call them what you will, which surely weren’t intended by the Supreme Court, but were discovered of course by excellent litigators and judges afterwards…
Hugo Martin (22:01): …
Denis Nadeau (22:02): …leading us into impasses and, I would say, genuine tensions within the Supreme Court. That is, there were judges who saw *Dunsmuir* as an important decision for restraint, for deference, and thus applied the reasonable decision criterion quite strictly as soon as there was something resembling common-sense reasoning, saying it’s reasonable. There might be an error, but we don’t intervene. And other judges on the same court, partisans of an interventionist approach—including…—saying there’s a legal error, and we’re going to sanction it, and we’ll call it a jurisdictional error, or if it’s not a jurisdictional error, it’s another exception we managed to find through the grid of the *Dunsmuir* ruling.
So between 2008 and 2018—because the *Vavilov* ruling arrived in 2019—we experienced a period of great tension. And what are the consequences? Before seeing what that means, people find themselves with decisions they are dissatisfied with, appearing before a superior court or court of appeal, and even afterwards, they never exactly know what will happen. There is no predictability. The tension was so acute, the final criteria… nobody ever knew exactly. So the question of predictability…
And therefore, both lawyers, university professors, and judges… it goes one way, it goes the other. And even at the Supreme Court itself—we know there are nine judges at the Supreme Court, including three from Quebec, and even among those judges there were two fairly tight blocs, often decisions… You know, we sometimes hear in the media that a decision was rendered split with dissents, often 5-4 decisions, always on the criteria to apply. So the stakes were extremely high, and there was growing pressure for the Court to resume its work. And what is interesting is what will happen.
Hugo Martin (24:12): …
Denis Nadeau (24:14): Chief Justice Wagner, when he became Chief Justice, on occasions where leave to appeal was granted by the Supreme Court, took the *Vavilov* case, the *Bell* case, and a case involving Canada Post. In those three cases, the Supreme Court granted leave but announced immediately to everyone that it would use those rulings to review the entire question of standards of review: how far it goes, what the exceptions are, etc.
So that is major; it’s a rare decision where the Court announces in advance—which wasn’t done back then in *Dunsmuir*, wasn’t done back then in *Bibeau*, and we could go back several years before that—where the Court tells litigants: ‘Look, we are telling you now, not only will you argue your cases which are important, but we want to tell you that we will hear you, on your suggestions.’ There were several specialists, there were even two *amici curiae*—that is, two who were independent of the parties, two experts, two university professors, including one from Quebec, who effectively went to advise the Court.
So truly, an effort—and I think that must be highlighted—and that explains the importance, it was done with upstream preparation. *Vavilov* didn’t just happen because the Court decided one morning to change the standards without telling anyone. It listened attentively, heard people, heard interveners, heard independent specialists, and took a year to render three decisions—the one that interests us today is the *Vavilov* ruling, which clearly feels like a well-thought-out ruling written to realign everything.
Hugo Martin (26:08): The precedent before *Vavilov* was characterized by an evolution toward deference, consolidated by *Dunsmuir*, but significant ambiguities persisted, as you said, and jurisprudential debates notably concerning the application of exceptions to deference—to judicial restraint—the role of rights, and the effectiveness of contextual analysis, which brings us now to *Vavilov*.
Alexander Vavilov, born in Toronto on June 3, 1994, under the name Alexander Foley.
I’ll let you talk a bit about the facts.
Denis Nadeau (26:41): So briefly, because it is indeed an immigration case, but a rather particular citizenship case. That is, poor Alexander and his brother, born in Canada to parents who were now Canadian citizens, discover several years later, in 2010 when he is 16, that his parents were arrested while in the United States and they…
Hugo Martin (26:58): …that’s right…
Denis Nadeau (27:05): …expelled from the United States after pleading guilty to espionage, as it were. So Alexander and his brother were unaware that their parents were spies in the employ of the Russian State. They were integrated into Canada, they worked, they had businesses, the parents had studied in the United States, maintained ties with scientific and business communities in Canada and the United States. So they were in principle completely anonymous people in society.
And suddenly, the sky falls on their heads because these are spies. They are expelled from the United States and Canada.
And Alexander Foley at the time finds himself on vacation with a tourist visa in Russia. So, not being able to ignore that his parents nevertheless had nationality or at least were born in Russia at the time, his passport expires, and he tries to renew his Canadian passport. I remind you, he was born in Canada. And in principle, when you’re born in Canada, you and I, we are Canadians, that’s the rule…
So this person asks to have it renewed. They tell him from there—he’s there—they tell him no, first you’ll need your citizenship certificate. So he says, I…
Hugo Martin (28:14): …what we have…
Denis Nadeau (28:26): …ask for my citizenship certificate, which in principle is acquired when born in a country like Canada, and it is refused. Well, they accept it and then later tell him no. I’ll spare you all the fallout and imbroglios of this case; what is important to understand is that suddenly… Foley, who will change his name to Vavilov—his mother’s name was Vavilova, so he will be called Vavilov—finds himself there and elsewhere because he will move afterwards, somewhat like a stateless person. Without Canadian citizenship, but without Russian citizenship either; he wasn’t born in Russia, and so he finds himself there, he and his brother, particularly destitute. So that is the factual background, which is quite unique.
Hugo Martin (29:13): The administrative decision rendered by the Registrar of Citizenship was to deny him a passport because he couldn’t provide his Canadian citizenship certificate even though he was able to provide his birth certificate.
What is the decision? The decision to refuse his… The decision-maker was the Registrar of Citizenship. And Mr. Vavilov disagrees and asks for a review. He asks to have that decision judicially controlled. So we are talking about judicial review, right?
Denis Nadeau (29:37): …
Denis Nadeau (30:27): Indeed, he goes before the court equivalent to the Superior Court, but a court specifically for federal ministries and agencies. So he contests it, goes for review—we are not on appeal. And the whole question turns on an exception to principles… birthright citizenship (*jus soli*). In principle, we get citizenship in Canada because we’re born in Canada, except for an exception stating when one is the child of a representative in the service of a foreign government. And indeed, the Registrar of Citizenship estimates that here, because they were spies, in the service…
Hugo Martin (30:23): …his father was a state…
Hugo Martin (31:09): …of a foreign state.
Denis Nadeau (31:27): This is a decision that will be contested and will go all the way to the Supreme Court—and this is what is important—how an exception in the law is to be interpreted. A priori… as is the reaction of several of us, it’s to say, look, these parents were spies, so necessarily they were representatives or worked in the service of a foreign government. Therefore, the child of such a person necessarily falls under the exception and could not, in 1994, benefit from this principle of acquiring Canadian citizen status through birth on Canadian soil.
Hugo Martin (31:18): The Federal Court says… it rules in favor of the Registrar of Citizenship, concluding that the decision is correct. So they applied the correctness standard of review. They go to the Federal Court of Appeal, and the Federal Court of Appeal rules in favor of Vavilov: according to it, the decision was unreasonable, and it sets it aside. And they go to the Supreme Court.
Denis Nadeau (33:33): …your explanation shows well how this whole question of judicial review and what we call the applicable standard is important. That is, if you apply a correctness framework, applying the law as we said—a correct decision—you arrive at one solution, and that solution is to say, ‘Well, it’s sad, but Vavilov, you are not a Canadian citizen.’ On the other hand, if you are before other judges applying another standard—a reasonable decision, maybe there’s an error, but it remains reasonable as an interpretation—that is to say, you found yourself somewhat, quote-unquote, at risk of encountering uncertainty. Uncertainty that isn’t just legal among experts interested in all these questions, but uncertainty whose fallout was direct. That is, depending on the analytical framework adopted to review a decision that is final and without appeal, some judges say, ‘Ah well, that’s an error, it must be sanctioned,’ while others say, ‘We think the interpretation is reasonable.’
And that was reflected very well in the 2010 to 2018 period by those tensions. That is, judges no longer knew exactly how to guide themselves because there were so many dissensions within the Supreme Court that it didn’t manage to arrive at a solution that could be called fairly clear.
Hence the importance that the Court say: ‘We are sensitive to this.’ Already, Justice Abela, in a decision where she was dissenting, had said we should have a conversation on all these questions of standards. So necessarily, even Supreme Court judges realized it was time to take a serious look at the whole question. And that is what indeed happened.
Hugo Martin (33:33): 150 years of landmark decisions shaping Canada. That’s the theme of our series of episodes. *Vavilov* is one of them, rendered in 2019. Is everything settled now, Professor Nadeau, with *Vavilov*? What did the Court decide?
Denis Nadeau (33:51): Obviously… you know, the answer is that *Vavilov*, as we will see, is a big step forward in trying to clarify things. But are there still grey areas? The answer is yes.
If I compare with what the situation was five or six years after the ruling in 2008 versus 2013, the picture remained much clearer and simpler than it was back then. That is, *Vavilov* hasn’t experienced the upheavals that *Dunsmuir* experienced, which led to what we could call the difficulties of subsequent years. Up to now—about six years later—it is a ruling that has created a framework largely applied by judges without major difficulty and hasn’t given rise to all the fears that might have existed.
Some people, including two Supreme Court judges who dissented on the new framework—not on the outcome of the *Vavilov* ruling, but on the new framework—feared fallout. That is not what happened.
Hugo Martin (34:50): Right. There were problems necessary to resolve, among other things for consistency and predictability as we discussed, but the most important thing was determining what is called the applicable standard of review. What did the Court decide?
Denis Nadeau (35:14): …we would still find ourselves with two… there was always this dance of knowing why we wouldn’t rather apply the correctness standard. You understand there are judges who are partisans of this standard because it allows them to intervene. Whereas others were rather partisans of restraint, deference, and thus a more flexible application—what we call the reasonable decision.
The Court says: first, we will reduce, truly, the spectrum, scope, and number of exceptions and cases opening the door to the correctness standard. That is, there are still some, but we are going to eliminate some because they had grafted themselves on, as I was telling you, particularly after 2008, all sorts of ways of arriving at an application standard that was a severe standard called ‘correctness.’ So we are going to reduce the number, remove cases…
…and go with an objective of respecting the legislature’s intent. So we will effectively reduce that number. That’s a good thing. It’s a major gain. There are cases, but they are much more circumscribed than before. First. Secondly, the Court says we are going to confirm a presumption. That had already emerged throughout the 2010s: that from the outset, in all cases—whether any request, a contested one, a decision concerning an application, etc.—the presumption is that we take for granted that the applicable standard is the standard of the reasonable decision. That is, from the outset, you have a decision, and that decision… we won’t spend two hours wondering if we are applying the severe correctness standard versus a reasonable standard.
In principle, it’s the standard of the reasonable decision. So that facilitates the work. And if you think it should be the stricter standard, you will have to demonstrate it. First. Secondly, we will also presume that the decision is reasonable. So if you attack it, you will have to prove it is unreasonable. So we do not start on equal footing. We say there is a decision rendered, these are tribunals, agencies, etc., these are tribunals that know the matter, so we will presume it is reasonable, and you must attack it. So that is also a major approach, you know, and that’s what’s important: *Vavilov* between them will both simplify the whole question of one standard versus another, but above all will say…
You begin directly. You won’t get bogged down in this complex, somewhat hermetic language of standards. And instead, we will go straight to the essentials: is it reasonable or not? There are two important aspects, but we’ll start with this one. The Court will say, listen, we will give you an analytical framework, we will look at all the jurisprudence rendered, synthesize it, and tell you: what is an unreasonable decision for us? What are the elements of reasonableness or unreasonableness? We’ll go with criteria, examples, a framework. And I think here that is major. In the past, you almost had to guess. You argued reasonableness or unreasonableness, but with clues stated in rulings over the years—among others in *Dunsmuir*—which remained very, very tenuous. Whereas now there is a grid, criteria, a two-step framework—not necessarily mandatory, but what we will effectively call a more general framework regarding consistency, and checking if it meets certain characteristics.
And I think that will help simplify things. I’m not saying, Hugo, that we have precise answers. You know, we are in review, in judicial review. From the beginning, we’ve talked about it: it remains a discretionary power. There is no law on this. There is no law providing the parameters of judicial review because it is a power inherent to superior courts. So there is no limit as such. Judges have an appreciation, a discretion. So it’s not true that we will find answers as if they were statutory sections. But the way the Court stated its two-step framework with a presumption, with elements—looking at statutory interpretation, looking at several points—will facilitate both you and me as citizens attacking a decision, saying whether it’s reasonable or unreasonable for such and such reasons; we will have clues. And on the other hand, it will allow the courts themselves to guide themselves rather than being unsteady, because there were all sorts of possible interpretations.
And there we enter into what is the major point of the ruling. And I would add just before finishing the second point which is important, because it is linked. The Court relies heavily, from the beginning of the ruling, on the importance it will grant, it grants now, to justification and reasons. That is, the Court says:
We can give you all sorts of clues, but to begin with, what is a decision? We said it at the start of our meeting: a decision concerns a citizen, a citizen’s request, whatever. There is a decision. Must that decision be reasoned? Must that decision be justified so that the person who loses knows why they lost? Yet, decisions with insufficient, incoherent, illegible, incomprehensible reasons… So we are going to emphasize that. And that is a major point. There are two aspects to *Vavilov*: all this new grid, this new framework, these new criteria, but also the importance given to justification and reasons. And that is found throughout the ruling afterwards, where each criterion will often be linked to how it was reasoned, consistency, respect for precedents, links with the law—all of that will be developed so we tell administrative tribunals, administrative agencies, and even ministers if applicable, but the entire administration:
You will render decisions that are justified. We are not asking for justifications of, you know, 100 pages, we are not asking the administration to fall into the opposite excess and make decisions that never end because that too could paralyze the State. But what we ask is that we know why we lose. We ask why effectively the law does not apply as claimed, etc. That is what’s important. And on that, I think we have the best example of a message of accessibility.
Access to justice isn’t just having access to a court. But once you have access, it’s having a decision you understand, that you can grasp, to contest it. Otherwise, there is no accessibility if it’s foggy, incomplete, incoherent. So there is an requirement.
The Court paid special attention to a requirement that hadn’t had… you know, a major impact… where emphasis was truly placed on justification in a ruling covering all these aspects.
Hugo Martin (43:03): Yes, in *Vavilov*, the whole heart of that decision talks about justification. What we want for a decision to be reasonable is for it to be justified, as you say, transparent, intelligible, with an intrinsically coherent, rational, and logical reasoning. We don’t ask for much more than for it to be justified in light of all factual and legal constraints. I find it very interesting that you tell us about this justification and access to justice. And I think it’s important perhaps even in the present case to talk to us about Justices Abela and Karakatsanis because they drafted concurring joint reasons and spoke, among other things, about deference toward the administrative decision-maker. There are nuances to be made. I’d like you to talk to us a bit about that, Professor Nadeau.
Denis Nadeau (43:56): The two judges who rendered a separate decision—furthermore, almost as long as the majority of the Court—will represent what we could call the defenders of *Dunsmuir* theory, that is, the *Dunsmuir* approach. Justice Abela is the sole remaining judge who was there when *Dunsmuir* was rendered. So the other eight judges arrived over the years between 2008 and 2019. So indeed, she and her colleague felt that method was still the best and feared that the new framework developed by the Court would be an approach eventually allowing more intervention. So *Dunsmuir* was associated with autonomy, with deference, but here the judges feared indeed that this new approach would be one where, by dint of giving criteria of reasonableness or above all unreasonableness, we would find ourselves in cases where superior courts would intervene more. And I tell you…
Hugo Martin (45:01): …
Denis Nadeau (45:09): In December 2019, when the ruling was rendered—19 and early 2020—I was one of those who thought there was a risk of massacre and intervention.
Hugo Martin (45:19): Because Justices Abela and Karakatsanis feared it would be an intrusive search framework… now, we can look past that. It didn’t happen the way they predicted. They also feared the simple fact that a decision wasn’t justified would automatically render it unreasonable, and there was a problem with that. Is that still your view?
Denis Nadeau (45:42): Yes, I think that fear was real. Now, the reality as it has played out—and I can tell you that I have examined rulings both from the Supreme Court and from across Canada—is that the vast majority of judges have not adopted that intrusive approach. They rather saw the presumption as a central element. So they discard the correctness standard quite quickly in almost all cases. So they go straight to reasonableness. And yes, they will examine a decision. They won’t necessarily hunt for errors. But they will indeed ask themselves—and I return to what I was telling you earlier—is this decision justified in a comprehensible, intelligible, coherent way?
The accent will be placed much more not on hunting for errors, but on whether, when I read this decision, when I examine this decision, it’s not just the result that matters, but how they arrived at the result. Maybe the result makes a certain sense, but is it harmonized with reasoning? We will look at the decision as a whole and apply important rules, for example in interpretation. We will apply a rule stating that one must not analyze the text solely based on a single article or wording, a specific word. We will express it according to a context called the modern principle of interpretation. So we will open up the game, take into account the object of the law, take into account—and this is one of the important points in *Vavilov*—we will take into account the consequences of a decision on an individual.
So we tell administrative tribunals: when you render a decision, did you take consequences into account? That’s not falling into melodrama, but checking.
And I think Justices Abela and Karakatsanis perhaps missed the possible benefits of the majority’s grid. There were underlying elements that existed in jurisprudence but were rarely highlighted. And there, the Supreme Court unveiled its hand and said, ‘Look, this is how we look at it.’ And I admit that *Dunsmuir*’s criteria didn’t allow for that perspective. They didn’t allow for that fine analysis in preparing a file for litigants and for judges to render their decisions. And that’s the positive point, I think.
Did the Court improve the law? The answer is yes. Did the Court in the *Vavilov* ruling perform useful work for the legal community as a whole? The answer is yes. We must underline that this is a ruling transcending other rulings rendered by the Supreme Court in administrative law. But this time, this pedagogical aspect of the Supreme Court must be underlined. That’s why the ruling is important. Because rare are the rulings where people are told, ‘Listen, what’s coming, we want to hear you because we’re going to work hard.’ And they worked. We can say the judges worked for a year to render a ruling to be read and reread several times, that’s certain. But honestly, it’s a step forward, I think, for the law.
Hugo Martin (49:28): I’d like to return to Justices Abela and Karakatsanis. It wasn’t a dissent, because when we talk about a dissent at the Supreme Court, it means minority judges would have rendered a different decision. In the case at hand, Justice Abela and Karakatsanis did not want to render a different decision. So we remember that what they wanted was the passport for Vavilov. So the judges agreed that Vavilov should have his Canadian passport. I ask you a question, however: am I wrong to say that Justices Abela and Karakatsanis somewhat regretted the majority’s decision because in attempting to simplify the law or criteria, standards, they somewhat abandoned the fundamental principles of Canadian administrative law? Is that a bit of what they meant?
Denis Nadeau (50:31): They thought the Court should continue the trend of deference and restraint. And that was their fear: the advantage or risk, depending on the side you’re on, of multiplying recourses, multiplying attacks, and eventually weakening deference, weakening reasonableness to try to move more and more towards decisions that would be unreasonable.
And we see the tension that existed. That is, the two judges were the reflection within the Court of the tension existing at the Supreme Court in the 2010s, where there are judges claiming we must show a lot of deference—thus intervening as little as possible, respecting the legislature’s intent and tribunals’ expertise—versus others having a much more interventionist approach. But in both, I think the rule of law is respected.
I think the fears were legitimate, but they haven’t—at least currently—translated into a legal environment where we find ourselves with a multiplication of recourses and above all a multiplication of interventions, that is, on the basis of calling it unreasonable.
I tell you the situation as I understand it in Quebec. I won’t speak for all of Canada, but even at the Federal Court level, the trend is to apply *Vavilov*, but in a spirit that remains a spirit of deference. We no longer talk like before about unceasing deference and restraint. We subsumed expertise through much more rigorous criteria. We integrated them through what we call the legislature’s intent. But we continue to say that an interpretation must take context into account, must take… I return to a moment ago, you know those two decisions I was talking about that are recent…
See, if those persons—Mr. A, Mrs. D—had been refused both for benefits by the body governing the law and subsequently by the Administrative Tribunal of Quebec in both cases… they went to the Court of Appeal, because it goes to the Superior Court then the Court of Appeal, the Court of Appeal will effectively apply *Vavilov*, will say those decisions are unreasonable and rightly will intervene. But not by asking if it’s the correctness standard—no, they’ll say if it’s the reasonable decision standard, but we will take into account different criteria stated in *Vavilov*, how to interpret a law, the broad interpretation of a law, the object of the law.
We will also take consequences into account in the cases. We will take into account the fact that administrative tribunals did not respect or misinterpreted precedents. So they took the *Vavilov* grid… yes, indeed here the decisions were quashed, reviewed, but I think rightly so, because there were cases, it must be said, where citizens found themselves in incredible situations where they were deprived of benefits. And I think that’s the strength of the law. You know, I am a partisan of the rule of law, a partisan of our justice system where we know that despite everything, a citizen who is the object of an unfavorable decision can—even if the contrary is written in a law—go before a superior court and ask for review. And that is not having an omnipresent, omnipotent state, but being sure there is a rampart somewhere. Sure, we won’t always win. I could give you other examples where people made similar requests under automobile insurance law, for instance, and didn’t win because the decision was held to be reasonable, that the interpretation based on criteria was reasonable. That’s *Vavilov*: that we have a roadmap, a dense, complex roadmap, a roadmap with multiple principles, but sometimes attenuations. You know, it’s a ruling read at multiple levels. It leaves flexibility, leaves discretion. But what’s important is that at least we have a framework, which we didn’t have before December 2019.
Hugo Martin (55:10): …
Denis Nadeau (55:12): The *Vavilov* ruling shaped Canadian administrative law because it is truly a foundational ruling. That is, after, I would say, fifty years where the Court, by stages, by beginnings, laid the foundations of a system, and that’s what the *Vavilov* ruling is: it was time to synthesize it. It was time to group all these foundations together, extract strengths, but also note weaknesses. And that goes to the Supreme Court’s credit…
…to stop all that, put it aside. That’s the strength, you know, of a ruling: recognizing, not in a way to say *mea culpa* we made a mistake, but recognizing that there are things needing change, a new perspective. The perspective will be put differently; we’ll place it on the legislature’s intent rather than criteria like expertise. So the Court took this step forward; it was time to consolidate the law.
I’m not saying it’s consolidated forever. If you ask me, Hugo, does this ruling have a life expectancy, quote-unquote, of 10 years, 20 years? It’s hard to say. My research on this shows that about every 10 years, the Supreme Court revisited its precedents—late 60s, 70s, 80s. There were always one or two rulings marking each decade.
Will the Court question or review this during the current decade? In any case, my prediction is no, not a complete overhaul. When we ask what landmark rulings were rendered in Canada, I think we must place *Vavilov* high up because administrative law is the law of all of us. It’s abstract law, distant law. Yes, it’s true, it’s not affordable law. It’s not like family law, we don’t talk about it in the newspapers. But it’s a law touching each and every one of us, either directly because we are parties or indirectly because those decisions can have an impact. And for the Supreme Court to undertake this major exercise…
…and that five or six years later we see it holding up. There haven’t been major flaws or major exceptions.
Great rulings have been rendered since that are interesting, applying *Vavilov*, bringing minor attenuations, but there is no… that might mean this ruling… has a certain longevity and will continue to guide us, to guide the legal community… So yes, this ruling is major, it shaped administrative law, and I think we must be happy and proud to a certain extent in Canada of this kind of decision—I could call it… courageous on the part of the Court to perform this synthesis exercise for everyone’s benefit.
Hugo Martin (58:10): Professor Denis Nadeau, thank you very much for participating in ‘Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions’.
Denis Nadeau (58:16): Thank you, it was a pleasure, goodbye.
Outro STD FR (58:21): Thank you for joining us for this episode of Shaping Canada: 150 Years of Landmark Decisions. As we saw today, law is not static; it is alive. Every Supreme Court decision adds a stone to the building of our society. To consult the discussed rulings and learn more about our guests, visit faconnelecanada.ca and browse the episode notes.
Subscribe on your favorite podcast platform so you don’t miss anything from this series highlighting the 150th anniversary of the Supreme Court of Canada. Thank you to everyone who contributed to this project, notably the Supreme Court of Canada, the Right Honourable Richard Wagner, Chief Justice of Canada, the Honourables Nicholas Kasirer, Suzanne Côté, Andromache Karakatsanis, Sheila Martin, Malcolm Rowe…
Thank you also to Michel Lebrun, Mmes Sandrine Raymond, Laurence Lapérière, Laurence Thériault, Peter Warren, and producer Ms. Constance Saint-Pierre. This project was made possible thanks to the Government of Canada. This is Hugo Martin, and I’ll see you next time.
Transcription
Transcription – Façonner le Canada
150 ans de décisions marquantes
Episode 10 – Le droit administratif et l’arrêt Vavilov avec le professeur Denis Nadeau
Durée: 01:00:25 min
Intro STD FR (00:02) Bienvenue à Façonner le Canada 150 ans de décisions marquantes. Le Canada que nous connaissons aujourd’hui ne s’est pas construit par hasard. Argument par argument, jugement par jugement, il a été façonné par le droit au sein d’un système de justice unique, né de la rencontre des systèmes britanniques et français et qui intègre désormais de plus en plus les traditions autochtones. Dans cette série, nous soulignons le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada en décodant les grandes décisions qui ont défini nos droits, nos libertés et notre identité collective. Droits criminels, droits autochtones, partage des compétences, des arrêts qui ne sont pas que de l’histoire ancienne. Ils façonnent encore notre quotidien. Je suis votre animateur, Hugo Martin, et à travers des rencontres exclusives avec les neuf juges de la Cour suprême et des experts constitutionnels, nous explorerons le contexte de ces jugements, leur impact et leur résonance aujourd’hui.
Laurence Thériault (01:03) Imaginez, l’État, le gouvernement, un fonctionnaire, prend une décision qui change ou affecte votre vie.
À quel moment est-ce qu’une citoyenne ou un citoyen peut demander à un juge d’intervenir si elle ou il croit que l’administration s’est trompée ? Pour nous guider dans ce labyrinthe, nous recevons le professeur émérite Denis Nadeau, figure importante de la section de droit civil de l’Université d’Ottawa et arbitre de griefs chevronné. Il a d’ailleurs enseigné le droit à notre animateur Hugo Martin dans les années 1990. Des retrouvailles, une trentaine d’années plus tard, pour discuter d’une décision marquante de 2019, l’arrêt Vavilov. L’histoire est digne de Hollywood. Alexander Vavilov, né à Toronto, découvre que ses parents sont des espions russes infiltrés vivant sous une fausse identité, une réalité qui a inspiré la série télévisée The Americans. Vu l’emploi de ses parents pour le compte d’un gouvernement étranger, le Canada considère qu’il n’a jamais eu droit à la nationalité et lui retire sa citoyenneté.
Mais au-delà de l’espionnage, cette affaire a forcé la Cour suprême à faire un grand ménage dans le droit administratif, c’est-à-dire le droit qui encadre la relation entre l’État et les citoyens. Fini le casse-tête juridique incompréhensible des décennies précédentes où il était devenu impossible de prédire quel niveau de surveillance les tribunaux devaient exercer sur l’administration.
La Cour a profité de cette affaire pour réécrire totalement la façon dont la justice surveille les décisions de l’État. Une refonte majeure qui touche tout le monde, citoyens, fonctionnaires et décideurs. Je suis Laurence Thériault et je vous souhaite une bonne écoute !
Hugo Martin (02:49) Professeur Nadeau, bienvenue à Façonner le Canada 150 ans de décisions marquantes.
Denis Nadeau (02:55) Bonjour Hugo, ça me fait plaisir d’être avec vous ce matin.
Hugo Martin (02:58) Aujourd’hui, on va parler de l’affaire Vavilov. C’est une décision qui est extrêmement importante parce qu’elle touche des décisions de décideurs dans la vie un peu de tous les jours. Quand on parle de ces décisions-là de la vie de tous les jours, on parle de décision administrative. Professeur Nadeau, ça représente quoi ?
Denis Nadeau (03:15) Ce sont les décisions qui sont évidemment prises par ce qu’on pourrait appeler la branche exécutive de l’État. Le pouvoir exécutif, c’est ce qu’on appelle communément le cabinet. Mais le cabinet chapeaute, lui, l’ensemble de ce qu’on pourrait appeler l’exécutif ou l’administration. L’administration, elle est partout dans nos vies, comme on dit souvent, de la naissance à la mort… Il y a une pléthore d’organisations, que ce soit au niveau des villes, des commissions scolaires, des centres de services scolaires au Québec, que ce soit en matière de santé, éducation ou que ce soit partout dans la réglementation. Les administrations sont nombreuses, on le sait, et réglementent différents pans de nos vies. Or, toutes ces organisations sont susceptibles de prendre des décisions, de rendre des décisions qui affectent nos vies d’une façon ou d’une autre, soit directement parce qu’on est l’objet de droit, mais on peut être aussi indirectement visé par des décisions collectives. Alors, une décision administrative, c’est véritablement une décision qui est prise par l’administration, mais au sens très large. Mais donc, on s’entend, une décision administrative peut partir du cabinet au plus haut degré et descendre véritablement à tous les dits niveaux jusqu’aux tribunaux administratifs et aux organismes administratifs qu’on peut voir un peu partout dans nos vies.
Hugo Martin (04:37) On demande un permis, le permis nous est refusé, on est sujet à une décision administrative. Donc, il y a une personne quelque part qui rend ce type de décision-là. Donc, ce n’est pas des juges, c’est un décideur. C’est quelqu’un qui prend une décision envers un citoyen. Et d’ailleurs, le juge en chef Wagner nous parlait de l’importance de Vavilov, c’était justement parce que, toute notre vie, nous sommes affectés par des décisions administratives. Donc, on a une omniprésence de l’administration. Est-ce que c’est bien ça ?
Denis Nadeau (05:08) Absolument. Il faut bien comprendre que, au cours du dernier siècle et surtout particulièrement après la Deuxième Grande Guerre mondiale, l’État canadien s’est modernisé. Ça veut dire que, plutôt que la structure qu’on voyait autrefois, c’est-à-dire des décisions qui étaient prises au sein de ministères, principalement, où des plus grands organismes prenaient des décisions, on s’est aperçu qu’avec l’augmentation de la population, l’augmentation des programmes sociaux et autres, ça devenait de plus en plus compliqué. Ça risquait de paralyser complètement l’administration. Alors, ce qu’on a décidé de faire, en s’inspirant de ce qui se faisait dans d’autres pays, c’est d’avoir effectivement une décentralisation ou déconcentration, mais une décentralisation du pouvoir ou des pouvoirs, le confiant à des organismes, le confiant au ministre quelquefois ou à d’autres organismes administratifs et tribunaux administratifs.
Donc l’idée, c’est de se dire, d’une part, on va enlever la pression sur les ministères qui vont travailler beaucoup plus sur les politiques publiques et moins sur l’opérationnel, et on va confier ça — et c’est un peu l’originalité de notre système — à des experts, à des organismes ou tribunaux souvent qui ont une expertise, que ce soit en immigration, que ce soit en matière de travail, que ce soit en matière de réglementation des ondes comme le CRTC. Donc, on a ce mouvement qui est à la fois un mouvement pour libérer un peu l’État, l’administration dans son sens le plus large et le plus haut évidemment dans la structure, et pour avoir des décisions qui seront prises par des décideurs qui sont en principe plus efficaces, à moindre coût. C’est ça, toujours cette idée, le coût non seulement en matière financière, mais également de coût en matière de délai, d’accessibilité lorsqu’on se présentera devant ces organismes que si on le faisait devant les tribunaux supérieurs. Les tribunaux supérieurs s’occupent de grandes questions et qui ont moins de facilité pour, à court terme, régler des questions de permis refusé, de licenciement ou de congédiement contesté.
Hugo Martin (07:12) Les décisions administratives peuvent être banales, elles peuvent aussi changer le cours d’une vie, elles peuvent concerner des questions hautement politiques et aussi des questions de droit pur. Cependant, les décideurs ne sont pas nécessairement des gens qui ont des formations juridiques. Donc, est-ce que ça peut avoir un impact ?
Denis Nadeau (07:30) Il faut faire une distinction selon les lois et selon les organismes. Dans certains cas, la loi ou les lois vont exiger une expertise. Alors à ce moment-là, en principe, les gens qui sont nommés auront l’expertise, et bien souvent c’est une dizaine d’années dans un domaine, etc. Dans d’autres cas, effectivement, ce ne sont pas nécessairement des juristes, mais qui peuvent avoir quand même une expérience. Évidemment, la question, ça sera lorsqu’il y a des questions juridiques, parce qu’il peut y avoir des questions juridiques complexes, est-ce que ces gens qui possèdent une expertise plus technique ou professionnelle, est-ce qu’ils sont capables de juger ? D’où l’importance d’avoir des décisions qui sont assujetties éventuellement à ce qu’on appelle un contrôle judiciaire, une révision judiciaire, c’est-à-dire un mécanisme. Et c’est heureux, je pense, dans notre État canadien, d’avoir cette troisième branche, le pouvoir judiciaire, indépendant, impartial, où des juges seront appelés à examiner non pas l’opportunité d’une décision, non pas de savoir si on doit ou non installer le pont à tel endroit parce qu’il y a des décisions liées à des questions d’opportunité politique, mais des questions de légalité. Est-ce qu’on a respecté les lois ? Est-ce qu’on a suivi les procédures prévues à la loi ? Et ça, c’est l’importance et c’est ce qui fait la caractéristique de notre système. C’est-à-dire qu’on va nommer des gens qui ont des expertises, quelques fois qui sont juristes, quelques fois qui ne le sont pas, mais on va s’assurer que ces décisions-là, qui ont des impacts majeurs sur des citoyens ou des groupes de citoyens ou des communautés, que ces décisions-là respectent la loi. Cette grande administration, qui fait partie de l’exécutif, ne peut agir que si la loi lui donne ce pouvoir. C’est-à-dire que l’administration n’a pas de pouvoir indépendant, elle tire exclusivement ses pouvoirs de lois que lui confie le Parlement ou les assemblées législatives. Donc, dans la loi, on prévoit que tel pouvoir sera exercé par le ministre, sera exercé par tel organisme, etc. Mais on va circonscrire dans cette loi la portée, la nature, l’objet du pouvoir, les conditions quelquefois. Et ce qu’on va s’assurer éventuellement, c’est qu’effectivement l’organisme a suivi ce que la loi lui a prévu comme cadre.
Hugo Martin (09:49) Si on veut contester ou si on n’est pas d’accord avec une décision administrative, normalement, on s’en va en appel. On a une décision, on n’est pas d’accord, on s’en va en appel. Donc, dans le cas des décisions administratives, c’est un petit peu différent. Lorsqu’on n’est pas d’accord avec une décision, il y a le contrôle judiciaire. Donc c’est un processus par lequel on fait intervenir les tribunaux qui vont examiner la légalité et la raisonnabilité des décisions prises par les organismes administratifs. Donc on parle ici de contrôle judiciaire, c’est bien ça ?
Denis Nadeau (10:22) C’est-à-dire cette idée d’avoir des organismes, de donner des pouvoirs à des organismes plutôt que de les exercer en haut lieu. Dans plusieurs des lois au Canada et dans les provinces, on a ajouté une autre dimension, c’est qu’on a dit que ces décisions qui seront rendues, elles seront finales et sans appel. C’est-à-dire qu’on s’est dit, pour être logique et cohérent, si on crée ces tribunaux, ces organismes administratifs, si on leur donne des pouvoirs, on ne veut pas nécessairement que tout le monde par la suite, lorsqu’ils sont insatisfaits d’une décision, se rende en cour pour contester. Et donc, dans les lois, on prévoit ce qu’on appelle une clause privative interdisant tout recours, en disant que c’est final et sans appel. Et donc, en principe, le citoyen, la citoyenne ne peut pas contester cette décision devant les tribunaux supérieurs. Quand je dis les tribunaux supérieurs, la Cour supérieure au Québec, la Cour d’appel ou la Cour suprême — la seule Cour suprême au Canada —, a décidé il y a déjà plusieurs années que même si dans une loi, on prévoit qu’une décision est finale et sans appel, puis qu’on ne peut exercer aucun recours à son encontre, les tribunaux supérieurs ont ce pouvoir inhérent de contrôler. C’est ce qu’on appelle le contrôle judiciaire. Je vous donne peut-être deux exemples. Je pense par exemple à une décision impliquant M. A. Monsieur A, parce qu’on n’a pas dévoilé son identité. Il travaillait, monsieur A, au sous-sol de la mosquée de Québec. Lorsqu’il est arrivé — on s’en souvient de ce triste événement, de ce tragique événement de janvier 2017 —, il travaille au sous-sol, il entend des coups de feu, il a peur, il se réfugie. Quelques instants plus tard, il monte dans la mosquée pour voir un spectacle, évidemment aussi tragique, désolant. Il voit donc plusieurs personnes qui ont été assassinées, dont deux de ses amis. Et ceci crée chez lui un tel traumatisme, un stress aigu, de la psychothérapie, des difficultés à dormir, des cauchemars, etc., et une incapacité pendant un certain nombre de mois de travailler, de faire une recherche d’emploi, de reprendre le cours de sa vie. Il va faire une demande en vertu d’une loi qu’on appelle la Loi d’indemnisation des victimes d’actes criminels. Et ce qu’il veut, c’est bénéficier de prestations de remplacement de revenu pour cette période-là. Et l’organisme en question, qui est chargé de l’administration de cette loi, refuse en disant : « Non, il n’y a pas de preuve qui établit que monsieur était dans l’impossibilité d’exercer la majorité de ses activités domestiques et de se trouver un emploi. » Monsieur va contester cette décision devant le Tribunal administratif du Québec, qui est une particularité au Québec, mais cette décision sera confirmée et la décision est finale. Et là, voyez, c’est un exemple où la loi dit « c’est final et sans appel. » Et là, monsieur — c’est un exemple, on verra l’issue tout à l’heure —, ira devant les tribunaux supérieurs en contrôle judiciaire. Je pourrais prendre le même exemple avec madame D. Madame D, sa fille est assassinée et retrouvée au bord d’une route par quelqu’un qu’on ne trouvera jamais, l’assassin. Elle apprend le décès de sa fille le lendemain, elle voit la photo, évidemment, de sa fille et même, elle voit des reportages par la suite vidéo de journalistes qui ont couvert l’événement. Ceci lui crée également des symptômes de stress aigus, etc. Et c’est la même chose, elle fera une demande auprès de la même loi pour être considérée comme une victime à part entière. Et la LIVAC, l’organisme qui régit la loi, et par la suite le Tribunal administratif du Québec, dans les deux cas, vont lui refuser le statut de victime. Mais vous voyez, ce sont des décisions qui ont des impacts majeurs, tant sur M. A que sur Mme D, qui sont privées de toute prestation, malgré évidemment la gravité de leurs préjudices. On parle des organismes qui sont spécialisés, mais qui interprètent la loi. Alors, c’est là qu’arrive le contrôle judiciaire. C’est là qu’on pourra se présenter malgré tout devant, au Québec, la Cour supérieure ou l’équivalent de la Cour supérieure dans les différentes provinces, donc le premier palier des tribunaux nommés, dont les juges sont nommés par le gouvernement fédéral. Il faut distinguer avec les tribunaux provinciaux au Québec par exemple, où les juges sont nommés par le gouvernement du Québec, donc la Cour du Québec. C’est là qu’on entre dans ce qui nous intéresse, c’est-à-dire face à une décision, face à des décisions majeures qui ont des impacts importants sur la vie des gens, qu’est-ce qu’on fait si la loi ne nous donne aucun recours ?
Hugo Martin (15:05) Vous avez donné deux exemples qui sont quelque peu récents, mais depuis toujours, les citoyens veulent contester des décisions administratives et ils veulent les faire réviser. Et si on se retourne dans le passé, à la fin des années 1960, les tribunaux étaient très, on pourrait dire, interventionnistes et il n’y avait pas vraiment d’autre norme de contrôle que la décision correcte. Professeur Nadeau, vous avez été un de mes professeurs et vous nous avez fait arracher les cheveux justement avec plein de décisions administratives parce qu’on n’arrivait pas à trouver c’est quoi la bonne norme. Par la norme, qu’est-ce qu’on veut dire par là ? C’est comment un tribunal doit analyser la décision du décideur administratif pour décider s’il va lui-même intervenir et réviser cette décision-là. Et là, si on se retourne dans le passé, on parle de la décision correcte. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Denis Nadeau (15:47) Effectivement, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les tribunaux — je dis toujours la Cour supérieure, la Cour d’appel, les cours —, dans les années 50, dans les années 60, comme on avait de la difficulté à comprendre le but du législateur en rendant les décisions finales sans appel, sans autres recours, c’était de leur enlever effectivement le pouvoir de contrôler. Ils n’aiment pas ça, là ! Les tribunaux, eux autres, sont là pour juger, puis ils ne sont pas d’accord spontanément. Et comme vous le dites, dans les années 50 et les années 60, là, on va faire comme si c’est un appel, on oublie l’intention du législateur, on fait comme si de rien n’était. C’est-à-dire qu’on va regarder une décision, puis on va dire : « Bon bien, est-ce qu’ils ont bien appliqué le droit ? Point à la ligne. » Or, je vous rappelle que ce n’est pas ça le but. Le but, quand le législateur écrit dans une loi qu’une décision est finale et sans appel, ou même s’il ne l’écrit pas, mais qu’on peut en déduire l’intention, en principe, les juges devraient avoir cette délicatesse — ce qu’on appellera plus tard cette retenue — de dire : « Il faut peut-être faire attention. » Or, cette idée de retenue judiciaire va apparaître dans les années 70, tranquillement, vraiment de façon très, très timide au départ. Et là, on passe aux années 80. Là aussi, il va y avoir des hésitations, c’est-à-dire toujours cette même idée : d’une part, ce qu’on appelle l’intervention, l’examen en fonction de la norme de la décision correcte — c’est-à-dire qu’on fait comme dans le bon vieux temps, on regarde si c’est correct en droit, s’il n’y a pas d’erreur —, versus cette idée qui a émergé tranquillement de la jurisprudence de la Cour suprême à l’effet que ce n’est pas ça l’idée. Le critère, ça doit plutôt être de se demander si c’est — et au départ, premier critère —, manifestement déraisonnable. On est passé d’un critère où on regarde si c’est correct en droit à dire : « Peut-être qu’il y a une erreur, mais cette erreur est-elle manifestement déraisonnable ? » C’est une évolution à laquelle on a assisté. C’est-à-dire que la Cour suprême a accepté cette idée, je dirais presque cette humilité, de reconnaître que les législateurs avaient cette intention de leur retirer ce regard inquisiteur — si vous me permettez. Évidemment, c’est une métaphore, mais ce regard très direct de la norme de décision correcte —, pour plutôt dire : « Regardez ça, mais d’une façon plus globale, en vous demandant si c’est manifestement déraisonnable. » Parce qu’il y a peut-être une erreur, mais c’est quand même des experts, ils connaissent leur domaine, puis nous, les juges, on n’est pas des experts, on va les laisser aller. On va dire que la décision, malgré tout, est sauvée entre guillemets. Alors ça, ça se passe à la fin des années 1970, 1980. Là, on va avancer comme ça, jusque dans les années 1990, avec toutes sortes de complications, puis je vous en fais grâce, avec des analyses complexes qui effectivement ont marqué sûrement vos études.
Hugo Martin (19:11) On parle des années 90 où il y a eu d’autres normes de contrôle là que ce qu’on appelle la décision correcte, où les tribunaux judiciaires pouvaient systématiquement substituer leur propre opinion à celle des décideurs administratifs. Toute erreur était qualifiée d’une erreur de compétence : ils ont outrepassé leur compétence et nous, on intervient, comme si la loi n’existait pas et qu’ils continuaient eux à rendre des appels, à corriger les décisions. Ensuite de ça, vous parlez des années 70-80, à la fin des années 70, donc on parle d’un arrêt très important qui est le Syndicat canadien de la fonction publique c. Société des alcools du Nouveau-Brunswick, qui était extrêmement important où là, on introduit le concept de déférence, le concept de retenue judiciaire, et on respecte le fait que le décideur administratif est un expert, c’est un spécialiste dans son domaine. Et ensuite de ça, on a Bibeau à la fin des années 80, qui était aussi très important et qui a justifié la déférence et les raisons de la spécialisation et de l’expertise des organismes administratifs. Ensuite de ça, oui, on a eu plein, plein de rebondissements dans les années 90, et là on se retrouve en 2008 où vous voulez nous parler de l’arrêt Dunsmuir, qui semblait avoir au moins l’intention de vouloir régler tout ça.
Denis Nadeau (20:28) La Cour suprême en 2008 va faire un gros effort pour dégager ce qu’elle appelle une nouvelle approche, une nouvelle méthode. Et je vous avoue, une méthode qui n’était pas inintéressante, qui disait : « Il y a encore des questions sur lesquelles on va se prononcer toujours — ce qu’on appelle des questions de compétence —, sur lesquelles il ne faut pas se tromper, mais il ne faut pas qu’il y en ait trop, il faut que ce soit véritablement des questions de compétence. » Donc on avait voulu circonscrire cela. Et on a dit : « Tout le reste, on va appliquer la norme, mais cette fois-ci, on va oublier le caractère qu’on disait manifestement déraisonnable, on va appeler ça la norme de la décision raisonnable ou déraisonnable. » Et on avait donné quelques indices sur ce qu’était une décision déraisonnable. Sur le coup, j’étais le premier à défendre cet arrêt, de dire : « Voilà un éclairage important et voilà ce qui, pour nous à l’époque, était pour simplifier. » Donc on est en 2008, en 2009, puis on arrive dans les années 2010 et effectivement, c’est tout le contraire qui s’est déroulé. C’est-à-dire que la méthode imaginée dans la Cour suprême était une méthode intéressante, assez simple, sauf que, comme toujours, il y avait des interstices ici et là qui ont fait qu’au fil des années, ces trous qui existaient, ces ambiguïtés, ces zones grises — appelez ça comme vous voulez —, qui n’étaient pas voulues sûrement par la Cour suprême, mais qui ont été découvertes évidemment par les excellents plaideurs et plaideuses et par les juges par la suite, ont fait qu’on s’est retrouvé dans des impasses et surtout, dirais-je, véritablement des tensions au sein de la Cour suprême. C’est-à-dire qu’il y a des juges qui voyaient Dunsmuir comme une décision importante pour la retenue, pour la déférence, donc qui appliquaient assez strictement le critère de la décision raisonnable : dès qu’il y avait quelque chose qui ressemblait à un raisonnement qui avait du bon sens, on disait « c’est raisonnable, il y a peut-être une erreur, mais on n’intervient pas ». Et d’autres juges, à la même Cour suprême, partisans d’un interventionnisme, disaient : « Il y a une erreur de droit, puis on va sanctionner, puis on va appeler ça une erreur de compétence, ou si ce n’est pas une erreur de compétence, c’est dans une autre exception » qu’on finissait par trouver à travers la grille de l’arrêt Dunsmuir. Donc, nous avons connu entre 2008 et je dirais 2018 — parce que l’arrêt Vavilov arrivera en 2019 —, on a connu véritablement une période de grande tension. Et quelles sont les conséquences ? Avant de voir Vavilov, c’est que ça peut être plein de gens qui se retrouvent avec des décisions pour lesquelles ils sont insatisfaits, se présentent devant une cour supérieure, une cour d’appel, même par la suite, et ils ne sauront jamais exactement ce qui va arriver. Il n’y a pas de prévisibilité ! La tension était tellement vive, les critères étaient devenus tellement fins qu’on ne savait jamais exactement. Donc, toute la question de la prévisibilité. Et donc, à la fois les avocats, les avocates, les professeurs d’université, puis après ça les juges… Ça va dans un sens, ça va dans l’autre. Et jusqu’à la Cour suprême même — on sait qu’il y a neuf juges à la Cour suprême, dont trois qui viennent du Québec —, puis même parmi ces juges, il y avait deux blocs, deux blocs assez serrés, bien souvent des décisions… Vous savez, on entend quelquefois dans les médias, la décision a été rendue, elle a été partagée avec des dissidences, souvent des décisions rendues à cinq juges contre quatre, toujours sur les critères à appliquer. Donc véritablement, l’enjeu était extrêmement important et là, il y avait de la pression de plus en plus pour que la Cour reprenne le travail. Et ce qui est intéressant, c’est ce qui va arriver.
Denis Nadeau (24:14) Le juge Wagner, qui est devenu juge en chef, va à l’occasion de trois dossiers — dont les permissions d’appeler avaient été accueillies par la Cour suprême : le dossier Vavilov, le dossier Bell et un dossier impliquant la Société canadienne des postes —, dans ces trois affaires, la Cour suprême va autoriser l’appel, mais va annoncer tout de suite à tout le monde qu’elle va profiter de ces arrêts pour qu’effectivement, elle revoit l’ensemble de la question des normes de contrôle, jusqu’où ça va, quelles sont les exceptions, etc. Alors c’est majeur, c’est une décision rarissime où la Cour annonce à l’avance… Ça n’avait pas été fait à l’époque dans Dunsmuir, ça n’avait pas été fait à l’époque dans Bibeau et on pourrait remonter comme ça plusieurs années avant, c’est-à-dire où la Cour dit aux plaideurs, aux plaideuses : « Là, on vous le dit, non seulement vous allez plaider vos causes qui sont importants, mais on veut vous dire qu’on va vous entendre sur vos suggestions. » Il y a eu plusieurs interventions de spécialistes, il y a même eu deux amicus curiae, c’est-à-dire deux avocats qui étaient indépendants des parties, deux experts, deux professeurs d’université, dont un du Québec, qui effectivement sont allés pour conseiller la Cour. Donc véritablement, un effort — et je pense que ça, il faut le souligner —, et ça va expliquer l’importance de… Ça a été fait avec une préparation en amont. Vavilov n’est pas arrivée comme la Cour qui se décide un matin de rechanger les normes sans aviser personne. Elle a été attentive, elle a entendu les gens, elle a entendu des intervenants, entendu des spécialistes indépendants, et elle a pris une année pour rendre trois décisions, celle qui nous intéresse aujourd’hui, c’est l’arrêt Vavilov, mais qui, on le sent, est un arrêt pensé, qui a été écrit pour réaligner le tout.
Hugo Martin (26:08) Le précédent avant Vavilov était caractérisé par une évolution vers la déférence, consolidée par Dunsmuir, mais persistaient des ambiguïtés importantes, comme vous l’avez dit, et des débats jurisprudentiels, notamment concernant l’application des exceptions à la déférence, à la retenue judiciaire, le rôle des droits d’appel et l’efficacité de l’analyse contextuelle, ce qui nous amène maintenant à Vavilov. Alexander Vavilov est né à Toronto le 3 juin 1994 sous le nom d’Alexander Foley. Je vous laisse nous parler un petit peu des faits.
Denis Nadeau (26:41) Alors brièvement, parce qu’effectivement, c’est tout un dossier d’immigration, mais un peu particulier de citoyenneté. C’est-à-dire que ce pauvre Alexander et son frère, nés au Canada de parents qui étaient maintenant citoyens canadiens, apprennent, plusieurs années plus tard — en fait, en 2010, alors qu’il a 16 ans —, que leurs parents sont arrêtés alors qu’ils se trouvent aux États-Unis et ils seront chassés des États-Unis après avoir plaidé coupable à l’infraction d’espionnage, on va dire ça dans ces mots-là. Donc, Alexander et son frère ignoraient que leurs parents étaient des espions à la solde de l’État russe. Ils étaient intégrés au Canada, ils avaient travaillé, ils avaient des entreprises, les parents avaient étudié aux États-Unis, entretenaient des liens avec les communautés scientifiques et d’affaires au Canada et aux États-Unis. Donc, c’était en principe des gens complètement anonymes dans une société. Et voilà que le ciel tombe sur la tête, puisqu’effectivement, ce sont des espions ! Ils sont expulsés des États-Unis, du Canada. Et Alexander Foley, à l’époque, se retrouve lui en vacances, à ce moment-là, avec un visa de touriste en Russie, alors qu’il ne pouvait pas ignorer que ses parents avaient quand même la nationalité ou enfin étaient nés en Russie à l’époque. Et donc, son passeport vient à échéance, il essaie d’obtenir un renouvellement de son passeport canadien — je vous rappelle, il est né au Canada, et en principe, quand on est né au Canada, vous et moi, nous sommes canadiens, c’est la règle. Alors donc, cette personne demande d’avoir un renouvellement, on lui dit, de là-bas… il est là-bas, on lui dit : « Non, écoute, d’abord il faudra avoir ton certificat de citoyenneté. » Donc il dit : « Je vais demander mon certificat de citoyenneté, qui en principe est acquis lorsqu’on est né dans un pays comme le Canada », et on lui refuse. Bon, on va lui accepter et puis par la suite on va lui dire non. Je vous fais grâce de toutes les retombées et les imbroglios de cette affaire. Mais ce qui est important de comprendre, c’est que tout à coup, Foley — qui va changer son nom pour Vavilov, sa mère s’appelait Vavilova, donc il va s’appeler Vavilov, c’est un homme —, et Vavilov va se retrouver là-bas et ailleurs, parce qu’il va bouger par la suite, mais un peu comme un apatride dans le fond, sans citoyenneté canadienne, mais sans citoyenneté russe non plus, il n’est pas né en Russie, et donc il se retrouve là, lui et son frère, particulièrement démunis. Alors ça, c’est la trame factuelle, effectivement, qui est assez unique.
Hugo Martin (29:13) La décision administrative qui a été rendue par la greffière de la citoyenneté, c’est de lui refuser le passeport parce qu’il n’arrive pas à fournir son certificat de citoyenneté canadienne, alors qu’il était capable de fournir son certificat de naissance. C’était quoi la décision ? La décision, c’est de lui refuser son passeport. Puis le décideur, c’est un décideur administratif qui était la greffière de la citoyenneté. Et là, M. Vavilov n’est pas d’accord et il demande de réviser. Il demande de faire contrôler cette décision-là.
Denis Nadeau (29:37) Effectivement, il va aller devant la cour qui est l’équivalent de la cour supérieure, mais là une cour, évidemment, pour les organismes et ministères fédéraux. Et donc effectivement, il va contester, il va en révision, on n’est pas en appel. Et toute la question se joue sur une exception au principe du droit du sol : en principe, on a la citoyenneté au Canada parce qu’on est né au Canada, sauf une des exceptions qui dit « lorsque on est l’enfant d’un représentant au service d’un gouvernement étranger. » Et effectivement, la greffière de la citoyenneté va estimer que ici, Vavilov… parce que c’était un espion au service…
Hugo Martin (30:23) Le père était au service d’un État.
Denis Nadeau (30:27) C’est une décision qui va être contestée et qui va monter jusqu’à la Cour suprême. Et c’est ça qui est important : une exception à la loi, comment on va l’interpréter ? A priori, comme la réaction de plusieurs d’entre nous, c’est de dire : « Écoute, ces parents étaient des espions, donc nécessairement ils étaient des représentants ou travaillaient au service d’un gouvernement étranger, ça fait que l’enfant de telle personne, de tel parent, nécessairement est dans l’exception et ne pouvait pas, en 1994, ne pouvait pas bénéficier de ce principe d’acquisition du statut de citoyen canadien malgré sa naissance sur le sol canadien. »
Hugo Martin (31:09) Et la Cour fédérale dit… Elle donne raison à la greffière de la citoyenneté, concluant que cette décision est correcte. Donc, ils ont appliqué la norme de la décision correcte. Ils s’en vont en Cour d’appel fédérale, et la Cour d’appel fédérale, elle juge pour sa part en faveur de M. Vavilov. Selon elle, la décision était déraisonnable et elle l’annule, elle la casse. Et on s’en va en Cour suprême.
Denis Nadeau (31:18) …par votre question, ça permet de bien voir comment toute cette question de contrôle judiciaire et ce qu’on appelle « quelle est la norme applicable » est importante. C’est-à-dire que si vous appliquez un cadre de décision consistant à appliquer le droit, comme on disait, une décision correcte, vous arrivez à une solution, puis la solution c’est de dire : « Ici c’est bien triste, mais Vavilov, tu n’es pas citoyen canadien. » Par ailleurs, si vous êtes devant d’autres juges qui appliquent une autre norme, une décision raisonnable, peut-être qu’il y a une erreur, mais ça demeure raisonnable comme interprétation. C’est-à-dire qu’on se retrouvait dans une situation où vous étiez un peu, entre guillemets là, vous étiez dans le risque de vous retrouver face à une incertitude, une incertitude qui n’est pas que juridique — entre experts qui s’intéressent à toutes ces questions-là —, mais une incertitude dont les retombées étaient directes. C’est-à-dire, selon la grille d’analyse adoptée pour contrôler la décision qui est finale et sans appel, il y a des juges qui disent : « Ah bien, ça, c’est une erreur, il faut la sanctionner », puis d’autres disent : « On pense que l’interprétation est raisonnable. » Et ça, c’était le reflet très bien, dans les années 2010 à 2018, de ces tensions. C’est que les juges ne savaient plus exactement comment se guider parce qu’il s’était créé tellement de dissensions au sein de la Cour suprême qu’il n’était pas véritablement arrivé avec une solution qu’on pourrait dire assez claire. D’où l’importance que la Cour dise : « On est sensible à ça. » Déjà une juge, la juge Abela, dans une décision où elle était dissidente, avait dit qu’on devrait avoir une conversation sur toutes ces questions de normes. Donc nécessairement, même les juges de la Cour suprême s’apercevaient qu’il était temps de se repencher sérieusement sur toute la question. Et c’est ce qui effectivement va arriver.
Hugo Martin (33:33) « 150 ans de décisions marquantes qui façonnent le Canada », c’est le thème de notre série d’épisodes. Vavilov, c’en est un, rendu en 2019. Tout est réglé, professeur Nadeau, avec Vavilov ? Qu’est-ce que la Cour a décidé ?
Denis Nadeau (33:51) Évidemment, vous savez, la réponse, c’est que Vavilov — on va le voir —, c’est un grand pas en avant pour effectivement essayer de clarifier. Mais est-ce qu’il reste des zones d’ombres ? La réponse, c’est oui. Mais si je compare avec ce qu’était la situation cinq ans ou six ans après l’arrêt en 2008 versus 2013, le tableau est resté beaucoup plus clair, beaucoup plus simple qu’il ne l’était à l’époque. C’est-à-dire que Vavilov n’a pas connu les soubresauts qu’a connu l’arrêt Dunsmuir, qui a entraîné ce qu’on pourrait appeler les difficultés des années suivantes. Jusqu’ici — six ans plus tard —, c’est un arrêt qui a créé effectivement un cadre qui est largement appliqué par les juges sans grande difficulté et qui n’a pas donné lieu à toutes les craintes qu’il pouvait y avoir. Certaines personnes — dont deux juges de la Cour suprême qui elles ont été en dissidence sur la nouvelle grille, pas sur la solution de l’arrêt Vavilov, mais sur la nouvelle grille —, elles craignaient des retombées. Ce n’est pas ce qui est arrivé.
Hugo Martin (34:50) Voilà. Il y a des problèmes qui étaient nécessaires à résoudre, entre autres pour la cohérence et la prévisibilité, comme on en a parlé, mais le plus important, c’était de déterminer ce qu’on appelle la norme de contrôle applicable. Qu’est-ce que la Cour a décidé ?
Denis Nadeau (35:14) On se retrouverait toujours avec deux normes, là, c’était toujours la danse à savoir pourquoi on n’appliquerait pas plutôt la norme de la décision correcte. Vous comprenez qu’il y a des juges qui sont partisans de cette norme parce que ça leur permet d’intervenir, tandis que d’autres étaient plutôt des partisans de la retenue, la déférence, donc une application plus souple, ce qu’on appelle la décision raisonnable. La Cour va dire d’abord : « On va réduire, mais véritablement, le spectre, la portée, le nombre des exceptions, des cas d’ouverture à la norme de décision correcte. » C’est-à-dire qu’il y en a encore, mais on va en éliminer, parce qu’il s’en était greffé, comme je vous disais, particulièrement après 2008, toutes sortes de façons d’arriver à une norme d’application qui était une norme sévère qu’on appelle correcte. Donc, on va réduire le nombre, on va enlever des cas, on va aller avec un objectif qui est de respecter l’intention du législateur. Donc on va effectivement réduire ce nombre-là. Ça, c’est une bonne chose, c’est un grand acquis. Il en reste des cas, mais ils sont beaucoup plus circonscrits qu’autrefois, premiérement.
Deuxièmement, on va dire : « On va confirmer une présomption. » Ça avait déjà émergé au fil des années 2010 et suivantes, c’est-à-dire qu’au départ, dans tout cas, que ce soit une demande quelconque, une contestée, une décision concernant une demande, etc., la présomption, on va dire : « On tient pour acquis que la norme applicable, c’est la norme de la décision raisonnable. » C’est-à-dire qu’au départ, vous avez une décision et cette décision-là, on n’arrivera pas à se demander, vous savez, pendant deux heures, si on applique la norme sévère correcte versus une norme raisonnable. En principe, c’est la norme de la décision raisonnable. Donc ça, ça facilite le travail. Et si vous pensez que ça devrait être la norme plus sévère, il va falloir que vous en fassiez la démonstration, premiérement. Deuxièmement, on va présumer également que la décision est raisonnable. Donc si vous l’attaquez, il va falloir que vous en fassiez la preuve qu’elle est déraisonnable. Donc on ne part pas à égalité. On dit : « Il y a une décision qui a été rendue, ce sont des tribunaux, des organismes, etc., ce sont des tribunaux qui connaissent l’affaire, donc on va présumer que c’est raisonnable et vous, vous devez l’attaquer. » Alors ça, c’est majeur également comme démarche, vous savez, et c’est ça qui est important, c’est que l’arrêt Vavilov, entre autres, va à la fois simplifier toute la question une norme versus l’autre, mais va surtout dire : « Vous allez commencer directement, vous ne serez pas empêtrés dans ce langage complexe, un peu hermétique des normes, » et on va plutôt aller directement à l’essentiel : est-ce qu’elle est raisonnable ou non ? Il y a deux aspects importants, mais on va commencer par celui-ci.
La Cour va dire : « Écoutez, on va vous faire une démarche d’analyse, on va regarder toute la jurisprudence qui a été rendue, on va en faire une synthèse, puis on va vous dire nous, c’est quoi une décision déraisonnable ? C’est quoi les éléments de la raisonnabilité ou de la déraisonnabilité ? » On va y aller avec des critères, on va y aller avec des exemples, on va y aller avec une démarche. Et je pense qu’ici, ça, c’est majeur. Autrefois, il fallait presque deviner. On plaidait la raisonnabilité ou la déraisonnabilité, mais avec des indices qui avaient été énoncés dans les arrêts au fil des années, et entre autres dans Dunsmuir, mais qui demeuraient très, très ténus. Tandis que là, maintenant, il y a une grille, il y a des critères, il y a une démarche — en deux temps, pas nécessairement obligatoire, mais ce qu’on appellera effectivement une démarche plus générale, la cohérence, puis une démarche plus particulière de vérifier si effectivement ça rencontre certaines caractéristiques. Et ça, je pense que ça va permettre de simplifier. Je ne vous dis pas, Hugo, qu’on a des réponses précises. Vous savez, on est en révision, en contrôle judiciaire. Depuis le début, on en parle : ça demeure un droit discrétionnaire. Il n’y a pas de loi là-dessus ! Il n’y aucune loi qui prévoit les paramètres du contrôle judiciaire, puisque c’est un pouvoir qui est inhérent aux tribunaux supérieurs. Donc il n’y a pas comme telle de limite. Les juges ont une appréciation, une discrétion. Donc ce n’est pas vrai qu’on va retrouver des réponses comme si c’était des articles de loi. Mais la façon que la Cour a énoncé sa démarche en deux temps avec une présomption, avec des éléments — on va regarder l’interprétation de la loi, et plusieurs points —, ça va faciliter à la fois vous, moi, citoyens qui vont attaquer une décision, donc effectivement on va dire si c’est raisonnable ou si c’est déraisonnable pour telle ou telle raison, on aura des indices. Et par ailleurs, ça va permettre aux tribunaux — et c’est ça qui est important —, eux-mêmes, de se guider plutôt que d’être cahin-caha, parce qu’effectivement, il y avait toutes sortes d’interprétations possibles. Et là, je pense qu’on entre dans ce qui est le point majeur de l’arrêt.
Et je vous ajouterais, juste avant de terminer, le deuxième point qui est important, parce qu’il est lié : la Cour va miser beaucoup, dès le début de l’arrêt, sur l’importance qu’elle accordera, qu’elle accorde maintenant à la justification, à la motivation. C’est-à-dire que la Cour se dit : « On a beau vous donner toutes sortes d’indices, mais au départ, c’est quoi une décision ? » On l’a dit en début de rencontre : une décision, c’est à l’égard d’un citoyen, à l’égard d’une citoyenne, à l’égard d’une demande, peu importe, il y a une décision. Mais faut-il que cette décision soit motivée ? Faut-il que cette décision soit justifiée pour que la personne qui perd, elle sache pourquoi elle a perdu ? Or, souvent, les décisions souffrent d’une motivation insuffisante, incohérente, illisible, incompréhensible. Donc, on va mettre l’accent — et ça, c’est un point majeur —, il y a deux aspects donc dans Vavilov : toute cette nouvelle grille, cette nouvelle démarche, ces nouveaux critères, mais également l’importance accordée à la justification et à la motivation. Et ça, on va le retrouver tout le long de l’arrêt par la suite, où chacun des critères va être souvent lié à la façon que ça a été motivé : la cohérence, le respect des précédents, les liens avec le droit… tout ça va être développé pour qu’on dise aux tribunaux administratifs, aux organismes administratifs et même aux ministres si c’est le cas, mais à toute l’administration : « Vous allez rendre des décisions qui sont justifiées. » On ne demande pas des justifications, vous savez, de 100 pages, on ne demande pas que l’administration tombe dans l’excès contraire et qu’elle passe d’un extrême à des décisions qui n’en finiraient plus — parce que ça aussi, ça pourrait paralyser l’État —, mais ce qu’on demande, c’est qu’on sache pourquoi on perd. On demande pourquoi effectivement le droit ne s’applique pas tel qu’on le prétend, etc. C’est ça qui est important. Et là-dessus, je pense qu’on a le meilleur exemple d’un message d’accessibilité. L’accessibilité à la justice, ce n’est pas seulement d’avoir accès à un tribunal, mais une fois qu’on y a accès, c’est d’avoir une décision qu’on comprend, qu’on peut saisir, qu’on peut éventuellement la contester. Sinon, il n’y a pas d’accessibilité si c’est embrumé, si c’est incomplet, si c’est incohérent. Donc, il y a une exigence. La Cour a porté une attention particulière sur une exigence sur laquelle il n’y avait pas eu, vous savez, d’impact majeur, c’est qu’on a véritablement insisté sur la justification dans un arrêt effectivement qui couvre tous ces aspects.
Hugo Martin (43:03) Oui, dans Vavilov, tout le long de cette décision-là, on parle de justification. Ce-qu’on veut pour qu’une décision soit raisonnable, c’est d’être justifiée, comme vous dites, transparente, intelligible, avec un raisonnement intrinsèquement cohérent, rationnel et logique. On ne demande pas beaucoup plus que ça : elle doit être justifiée au regard de l’ensemble des contraintes factuelles et juridiques. Et je trouve très intéressant le fait que vous nous parliez justement de cette justification-là et de cet accès à la justice, et je pense que c’est important peut-être même dans le cas présent de nous parler des juges Abela et Karakatsanis. Elles ont rédigé des motifs conjoints et concordants et elles ont parlé, entre autres, de l’expertise du décideur administratif. Il y a des nuances à faire. J’aimerais que vous nous en parliez un petit peu, professeur Nadeau.
Denis Nadeau (43:56) Les deux juges qui ont rendu une décision séparée — d’ailleurs, presque aussi longue que celle de la majorité de la Cour —, vont être ce qu’on pourrait appeler les défenseurs qui défendent la théorie de Dunsmuir, c’est-à-dire l’approche de Dunsmuir. La juge Abela est la seule juge qui était là lorsque Dunsmuir a été rendu. Alors les huit autres juges sont arrivés au fil des années entre 2008 et 2019. Alors effectivement, elle et sa collègue croyaient que cette méthode-là était encore la meilleure et craignaient que la nouvelle approche développée par la Cour soit une approche qui permettrait éventuellement plus d’intervention. Donc, à Dunsmuir était associé à l’autonomie, à la déférence, mais ici les juges craignaient effectivement que cette nouvelle approche soit une approche qui, à force de donner des exemples de raisonnabilité ou surtout de déraisonnabilité, on se retrouve dans des cas où les tribunaux supérieurs interviendraient plus. Et je vous avoue qu’en décembre 2019, lorsque l’arrêt a été rendu, le 19, et au début de 2020, j’étais de ceux qui pensaient qu’il y avait un risque pour massacrer et intervenir.
Denis Nadeau (45:09) Parce que les juges Abela et Karakatsanis craignaient que ce soit une démarche de recherche d’erreurs. Là, maintenant, on peut regarder par le passé, ça n’a pas été aussi grave qu’ils prévoyaient. Il y avait peur aussi que le simple fait qu’une décision ne soit pas justifiée était pour automatiquement la rendre déraisonnable, et ça, il y avait une problématique là-dessus. Est-ce que c’est encore votre opinion ?
Denis Nadeau (45:42) Ouais. Je pense qu’effectivement cette crainte-là était réelle. Maintenant, la réalité, là, tel que c’est transposé, là — et je peux vous dire que moi, j’ai examiné les arrêts à la fois de la Cour suprême puis de ce qui se passe un peu partout au Canada —, la grande majorité des juges n’ont pas adopté cette approche. Ils ont plutôt vu la présomption comme un élément central. Donc, on écarte assez rapidement dans presque tous les cas la norme de la décision correcte, donc on s’en va tout de suite sur la raisonnabilité. Et oui, on va effectivement regarder une décision. On ne fera pas la recherche de l’erreur nécessairement, mais on va effectivement se demander — et je reviens à ce que je vous disais précédemment : est-ce que cette décision-là est justifiée d’une façon compréhensible, intelligible, cohérente ? » L’accent va être beaucoup plus mis sur, non pas la recherche de l’erreur, comme si je lis cette décision, quand j’examine cette décision, ce n’est pas seulement le résultat qui est important, mais c’est pour arriver au résultat. Peut-être que le résultat a un certain sens, mais est-ce qu’il est harmonisé avec une motivation ? On va regarder la décision comme un tout et on va appliquer à cet égard des règles importantes, c’est-à-dire par exemple en matière d’interprétation. On va appliquer une règle qui dit qu’il ne faut pas seulement analyser le texte en fonction d’un article, d’un libellé, vous savez, d’un mot précis, on va l’examiner en fonction d’un contexte, qu’on appelle une méthode moderne d’interprétation. Donc, on va ouvrir le jeu, on va tenir compte de l’objet de la loi, on va tenir compte — entre autres dans cet arrêt Vavilov, un des points importants, c’est qu’on va tenir compte des conséquences d’une décision sur un individu. Alors ça, on dit aux tribunaux administratifs : « Quand vous rendez des décisions, avez-vous tenu compte des conséquences ? » Il ne s’agit pas de dire, tomber dans le mélodrame, mais de vérifier. Et je pense que ça, les juges Abela, Karakatsanis n’avaient peut-être pas vu les possibles bienfaits de la grille de la majorité. Il y a effectivement des éléments qui étaient sous-jacents, qui existaient en jurisprudence, mais qui étaient rarement mis en exergue. Et là, effectivement, la Cour suprême a dévoilé son jeu puis a dit : « Regardez, nous, c’est comme ça qu’on regarde ça. » Et ça, je vous avoue que ça, les critères de Dunsmuir, ils ne permettaient pas ce regard-là, ils ne permettaient pas cette analyse fine en préparation d’un dossier pour les plaideurs et les plaideuses, puis pour les juges pour rendre leurs décisions. Et ça, c’est le point positif, je pense.
Est-ce que effectivement la Cour a amélioré le droit ? La réponse est oui. Est-ce que la Cour dans l’arrêt Vavilov a fait œuvre utile pour la communauté juridique dans son ensemble ? La réponse est oui. On doit souligner que c’est un arrêt qui transcende d’autres arrêts qui ont été rendus par la Cour suprême en droit administratif, mais cette fois-ci, c’est cet effort pédagogique de la Cour suprême qu’il faut souligner, c’est pour ça que l’arrêt est important. Parce que rares sont les arrêts où on dit aux gens : « Écoutez, ce qui s’en vient, on veut vous entendre parce qu’on va travailler fort. » Et ils ont travaillé, on peut le dire, les juges ont travaillé pendant un an pour rendre une décision dense, complexe à lire et à relire à plusieurs reprises, ça, c’est certain, mais qui, honnêtement, est une avancée, je pense, pour le droit.
Hugo Martin (49:28) Je voudrais revenir sur les juges Abela et Karakatsanis. Ce n’est pas une dissidence, parce que lorsqu’on parle de dissidence à la Cour suprême, ça veut dire que les juges qui sont minoritaires auraient rendu une décision différente. Dans le cas qui nous occupe, les juges Abela et Karakatsanis ne voulaient pas rendre une décision différente. Donc, on se souvient que ce qu’on voulait, c’est le passeport pour M. Vavilov. Donc, tous les juges étaient d’accord pour que M. Vavilov ait son passeport canadien et, en ce sens, ils ont évalué les conséquences de la décision, donc ils se sont joints à la majorité à savoir que M. Vavilov devrait avoir son passeport. Je vous pose une question, cependant : est-ce que j’ai tort de dire que les juges Abela et Karakatsanis regrettaient un petit peu la décision de la majorité parce qu’en tentant de simplifier le droit ou les critères, les normes, ils ont un peu abandonné les principes fondamentaux du droit administratif canadien ? Est-ce que c’est ça un peu qu’ils voulaient dire ?
Denis Nadeau (50:31) Le juge estimait que la cour devait continuer à privilégier la tendance de la déférence et de la retenue. Et ça, c’était leur préoccupation. L’avantage ou le risque, dans le fond, selon la partie où on est, de multiplier les recours, multiplier les attaques et éventuellement affaiblir la déférence, affaiblir le caractère raisonnable pour essayer d’aller de plus en plus vers des décisions qui seraient déraisonnables. Et on voit la tension qui existait, c’est-à-dire les deux juges étaient le reflet dans le fond de la tension qui existait à la Cour suprême dans les années 2010, où il y a des juges qui prétendent qu’il faut faire preuve de beaucoup de déférence, donc intervention le moins possible, respecter l’intention du législateur et l’expertise des tribunaux, versus d’autres qui auraient une approche beaucoup plus interventionniste.
Mais dans les deux cas, moi, je pense que la primauté du droit est respectée. Je pense que les craintes étaient légitimes, mais elles ne se sont pas, du moins actuellement, transposées ou transportées dans un environnement juridique où, effectivement, on se retrouverait avec une multiplication de recours et surtout une multiplication d’interventions, c’est-à-dire sur la base de dire que c’est déraisonnable. Je vous dis la situation telle que je la comprends au Québec — je ne peux pas me prononcer pour l’ensemble du Canada, mais même au niveau de la Cour fédérale —, la tendance, c’est d’appliquer Vavilov, mais dans un esprit qui demeure un esprit de déférence. On ne parle plus comme autrefois de déférence et de retenue sans arrêt. On a subsumé l’expertise à travers des critères beaucoup plus larges, on les a intégrés à travers ce qu’on appelle l’intention du législateur, mais on continue de dire qu’une interprétation se doit de tenir compte d’un contexte, se doit de tenir compte d’une situation.
Je reviens à tout à l’heure, vous savez, ces deux décisions dont je vous parlais qui sont récentes : et voyez, si ces personnes, M. A, Mme D, avaient été refusées à la fois pour obtenir les prestations par l’organisme qui régit la LIVAC et par la suite par le Tribunal administratif du Québec, dans les deux cas, rendues en cour d’appel — parce que là, on va monter de la cour supérieure à la cour d’appel —, la cour d’appel va effectivement appliquer Vavilov, va dire que ces décisions sont déraisonnables, et à juste titre va intervenir. Mais non pas en se demandant si c’est la norme de la décision correcte, non, ils vont dire si c’est la norme de la décision raisonnable, mais on va tenir compte effectivement de différents critères énoncés dans Vavilov, la façon d’interpréter une loi, l’interprétation large d’une loi, l’objet de la loi. On va tenir compte, dans les affaires également, des conséquences. On va tenir compte du fait que les tribunaux administratifs n’ont pas respecté ou ont mal interprété des précédents. Donc, ils ont pris la grille de Vavilov. Oui, effectivement, ici, les décisions ont été infirmées, ont été révisées, mais je pense à juste titre, parce qu’il y avait là, il faut le dire, des situations où des citoyens se retrouvent là dans des situations incroyables où on les privait de prestations. Et je pense que c’est ça la force du droit.
Vous savez, moi, je suis un partisan de la règle de droit, je suis un partisan de notre système de justice où effectivement on sait qu’en dépit de tout, un citoyen, une citoyenne qui est l’objet d’une décision défavorable peut, même si c’est écrit le contraire dans une loi, peut aller devant un tribunal supérieur et peut demander la révision. Et ça, c’est la force de ne pas être victime d’un État omniprésent, omnipotent, mais d’être sûr qu’il y a un rempart à quelque part. C’est sûr qu’on ne gagnera pas toujours. Je pourrais vous donner d’autres exemples où des gens effectivement ont fait des demandes similaires en vertu de la loi de l’assurance auto, par exemple, et n’ont pas obtenu gain de cause parce qu’on dira que la décision a été prise raisonnablement, que l’interprétation en fonction des critères a été raisonnable. C’est ça, Vavilov. C’est-à-dire qu’on a une feuille de route, une feuille de route dense, complexe, une feuille de route avec plusieurs principes, mais quelques fois des atténuations. Vous savez, c’est un arrêt qui se lit à plusieurs niveaux. Ça laisse une souplesse, ça laisse une discrétion. Mais ce qui est important, c’est qu’au moins on a un cadre, ce qu’on n’avait pas avant le mois de décembre 2019.
Denis Nadeau (55:12) L’arrêt Vavilov a façonné le droit administratif canadien parce qu’effectivement, c’est un arrêt fondateur. C’est-à-dire qu’après, je dirais, une cinquantaine d’années où la Cour a élaboré, par étapes, par arrêts, les amorces, les bases d’une théorie, et c’est ça, l’arrêt Vavilov : il était temps d’en faire une synthèse. Il était temps là de regrouper tous ces fondements, d’aller chercher effectivement les forces, mais également de constater les faiblesses. Et ça, c’est tout à l’honneur de la Cour suprême de dire : « Mais on arrête tout ça, on met ça de côté. » C’est ça la force, vous savez, d’un arrêt, c’est de reconnaître — non pas de façon à dire mea culpa, on a fait une erreur —, mais de reconnaître qu’il y a des choses qu’il faut changer, une nouvelle perspective. La perspective, on va la mettre autrement, on va la mettre sur l’intention du législateur, plutôt que sur des critères comme l’expertise, etc. Donc, la Cour va faire ce pas en avant majeur : il était temps de consolider le droit.
Je ne dis pas qu’il est consolidé à jamais. Si vous me demandez, Hugo, est-ce que cet arrêt a une espérance — entre guillemets là — de vie de 10 ans, de 20 ans, c’est difficile à dire. Jusqu’ici, là, mes études que j’ai faites là-dessus démontrent qu’à peu près à chaque 10 ans, la Cour suprême revenait sur des précédents. C’est à la fin des années 60, années 70, 80, il y avait toujours un ou deux arrêts qui marquaient chaque décennie. Est-ce que, au cours de la présente décennie, la Cour va remettre en question ou revoir ? En tout cas, ma prévision, c’est non. Quand on se demande quels sont les arrêts majeurs rendus au Canada, je pense qu’on peut placer l’arrêt Vavilov, parce que le droit administratif, c’est le droit de nous tous et toutes. C’est un droit abstrait, c’est un droit lointain, oui, c’est vrai, là, ce n’est pas un droit abordable, ce n’est pas comme du droit de la famille, on n’en parle pas dans les journaux là, mais c’est un droit qui nous touche tous et toutes, soit directement parce qu’on est partie, soit indirectement parce que ces décisions-là peuvent avoir un impact. Et ça, que la Cour suprême ait fait cet exercice majeur et que cinq ans, six ans plus tard, on voit que ça tient là, il n’y a pas eu encore là de failles, il n’y a pas eu d’exceptions majeures… Des grands arrêts ont été rendus depuis qui sont intéressants, qui appliquent Vavilov, qui amènent de petites atténuations, mais il n’y a pas de revirement. Ça veut dire qu’on peut espérer que cet arrêt a une certaine pérennité, va continuer à nous guider, à guider la communauté juridique. Donc, oui, cet arrêt, il est majeur, il a marqué le droit administratif et je pense qu’on doit être contents, fiers d’une certaine mesure au Canada d’avoir ce type de décision, je pourrais appeler là courageuse de la part de la Cour, de faire cet exercice de synthèse pour le bénéfice de tous.
Hugo Martin (58:10) Professeur Denis Nadeau, merci beaucoup d’avoir participé à Façonner le Canada 150 ans de décisions marquantes.
Denis Nadeau (58:16) Merci, ça m’a fait plaisir, au revoir.
Outro STD FR (58:21) Merci d’avoir été des nôtres pour cet épisode de Façonner le Canada : 150 ans de décisions marquantes. Comme nous l’avons vu aujourd’hui, le droit n’est pas statique, il est vivant. Chaque décision de la Cour suprême ajoute une pierre à l’édifice de notre société. Pour consulter les arrêts discutés et en savoir plus sur nos invités, rendez-vous sur faconnelecanada.ca et parcourez les notes de l’épisode. Abonnez-vous sur votre plateforme de balado préférée pour ne rien manquer de cette série soulignant le 150e anniversaire de la Cour suprême du Canada. Merci à tous ceux et celles qui ont contribué à ce projet, notamment la Cour suprême du Canada, le Très Honorable Richard Wagner, juge en chef du Canada, les Honorables Nicholas Kasirer, Suzanne Côté, Andromache Karakatsanis, Sheila Martin, Malcolm Rowe, Mahmud Jamal, Michelle O’Bonsawin, Mary Moreau, les professeurs Louise Langevin, Jocelyn Downie, Carrie Ruck, Naomi Metallic, Karen Drake, Denise Réaudeau, Félix Mathieu, Éric Labelle Eastaff, Marcus Moore, Joel Bakan, Howie Kislowicz, Richard Moon et François Tanguay-Renaud. Merci aussi à Me Michel Lebrun, Mmes Sandrine Raymond, Laurence Laperrière, Laurence Thériault, M. Peter Warren et la productrice Mme Constance Saint-Pierre.
Ce projet a été rendu possible grâce au gouvernement du Canada.
Ici Hugo Martin et je vous dis à la prochaine