Entretien avec l'honorable Nicholas Kasirer

Juge à la Cour suprême du Canada depuis 2019 et ancien doyen de la Faculté de droit de McGill. Spécialiste reconnu du droit privé et du bijuridisme, il explique comment le dialogue entre le droit civil québécois et la common law enrichit les délibérations de la Cour. De l’arrêt Sherman sur la vie privée à Bhasin sur la bonne foi contractuelle, il illustre cette approche « trans-systémique » tout en identifiant le grand défi à venir : intégrer les traditions juridiques autochtones. Une réflexion fascinante depuis la fenêtre de la Cour, d’où les juges aperçoivent trois conceptions de la propriété.

CONTENU

Un regard depuis la fenêtre de la Cour
Le juge Kasirer offre une image saisissante : depuis la salle de conférence des juges, on aperçoit Gatineau de l’autre côté de la rivière des Outaouais. « Les juges sont assis dans un immeuble de common law. Ils regardent des immeubles de droit civil de l’autre côté, sur une rivière qui relève du territoire traditionnel des Algonquins. » Trois formes de propriété sont ainsi visibles : la propriété de common law (où la Couronne est le véritable propriétaire), la propriété romaniste du droit civil (un droit direct sans passer par la Couronne), et les conceptions autochtones où le rapport à la terre « relève en partie du spirituel autant que du matériel ».

Du professeur au juge : un bagage différent
Contrairement à certains collègues comme la juge Côté, « grande experte du prétoire », le juge Kasirer n’était pas plaideur mais professeur d’université pendant 20 ans. Son expertise : le droit de la famille, le droit des obligations, le droit des biens — enseignés dans les deux traditions juridiques canadiennes. « C’est un peu particulier d’avoir eu le bonheur de l’enseigner en droit civil et dans la tradition de la common law. »

L’arrêt Sherman : quand le droit civil éclaire la common law
Dans cette affaire ontarienne sur la publicité des débats judiciaires, le juge Kasirer a puisé dans le droit québécois pour enrichir la réflexion. « Au Québec, il y avait une reconnaissance assez robuste, non seulement du droit à la vie privée, mais de la dignité humaine. » Même si le droit québécois n’était pas directement applicable, il a permis « d’alimenter la réflexion à l’extérieur du Québec ».

La beauté du droit civil
Le juge Kasirer décrit le droit civil comme « une autre façon d’appréhender le droit », une « épistémologie » différente. « Ce qui est propre au droit civil, c’est que les principes généraux sont inscrits dans un code. Il y a une place importante accordée à la doctrine, au développement des principes loin des faits. » En common law, « c’est le fait qui domine, c’est le juge qui domine, c’est la solution du problème qui est le point le plus important ».

L’approche trans-systémique
Cette approche cherche à faire « dialoguer » les deux traditions plutôt qu’à les opposer. « C’est un peu malcommode pour un juge d’aller chercher ailleurs aux dépens du droit applicable. Mais les bonnes idées viennent parfois d’ailleurs. Et ça, c’est la richesse de la Cour suprême. »

150 ans d’histoire : du nivellement au dialogue
Au début de l’histoire de la Cour, on cherchait à « uniformiser le droit », ce qui donnait lieu à une « prédominance de la common law par la force du nombre ». C’est dans les années 1920-1930, grâce à des juges comme Pierre-Basile Mignault, que le droit civil a « repris du courage » pour défendre sa spécificité. Depuis 25 ans, on observe un véritable essor : « une nouvelle codification du droit québécois, on se sentait sur un pied d’égalité ».

L’arrêt Bhasin : le droit civil qui influence le Canada
En 2014, dans cette affaire albertaine sur le droit des contrats, le juge Cromwell a puisé dans le droit québécois — où la bonne foi contractuelle est reconnue — pour ouvrir la porte à un « principe général de bonne foi dans la common law ». Cette décision a eu un impact non seulement au Canada, mais dans tout le Commonwealth.

Le bilinguisme à son apogée
Le juge Kasirer est « très optimiste » quant à l’avenir de la Cour : « Tous les juges parlent français et anglais avec aisance. » Les nominations récentes de juges franco-albertaine et franco-ontarienne (Moreau et O’Bonsawin) apportent « ce regard sur la common law à travers la lorgnette de la langue française », contribuant au « développement d’une common law en français ».

Le défi à venir : les traditions juridiques autochtones
« Le défi principal pour l’avenir, ce serait d’intégrer non seulement les deux grandes traditions occidentales, mais aussi les traditions juridiques autochtones. » Le juge Kasirer reconnaît que c’est « une zone d’exploration qui reste devant nous ».

Décisions marquantes mentionnées

  • Sherman Succession c. Donovan (2021) — Vie privée et publicité des débats judiciaires; la dignité comme fondement
  • R. c. Brown (2022) — Défense d’intoxication extrême en droit criminel
  • R. c. Edwards (2024) — Tribunaux militaires
  • Bhasin c. Hrynew (2014) — Principe de bonne foi contractuelle en common law, inspiré du droit civil
  • Cie Immobilière Viger c. Lauréat Giguère Inc. (1977) — « Tout le droit civil ne se trouve pas dans le Code civil » (juge Beetz)

Concepts juridiques expliqués

  • Bijuridisme — Cohabitation du droit civil et de la common law au Canada
  • Approche trans-systémique — Méthode d’enseignement et de réflexion permettant le dialogue entre les traditions juridiques
  • Droit civil — Tradition juridique d’origine française, codifiée, où les principes généraux guident l’interprétation
  • Common law — Tradition juridique d’origine anglaise, fondée sur le précédent judiciaire et la résolution des problèmes concrets
  • Publicité des débats judiciaires — Principe selon lequel les procès sont publics pour assurer la transparence de la justice
  • Bonne foi contractuelle — Obligation d’exécuter les contrats de manière honnête et loyale

Ressources

  • Code civil du Québec — Codification du droit privé québécois (1994)
  • Code civil du Bas-Canada — Ancien code civil (1866-1994)
  • Charte canadienne des droits et libertés — Publicité des débats judiciaires
  • Charte des droits et libertés de la personne du Québec — Dignité et vie privée
  • Territoire traditionnel des Algonquins Anishinaabe — Sur lequel est située la Cour suprême
  • Site officiel de la Cour suprêmewww.scc-csc.ca
L’honorable Nicholas Kasirer | The Honourable Nicholas Kasirer
Crédit : Collection de la CSC

L’honorable Nicholas Kasirer, juge à la Cour suprême du Canada

Originaire de Montréal, Nicholas Kasirer a consacré 20 ans à l’enseignement du droit à la Faculté de droit de l’Université McGill, où il a été doyen de 2003 à 2009. Spécialiste reconnu du droit privé, du droit comparé et du bijuridisme, il a enseigné le droit de la famille, le droit des obligations et le droit des biens dans les deux traditions juridiques canadiennes.

 

Nommé à la Cour d’appel du Québec en 2009, il y a siégé pendant dix ans avant d’être nommé à la Cour suprême du Canada en septembre 2019. Il est le premier juge de la Cour suprême à avoir été doyen d’une faculté de droit canadienne.

 

Le juge Kasirer est un ardent défenseur de l’approche « trans-systémique » qui fait dialoguer le droit civil et la common law. Il a décrit sa passion pour le droit privé québécois en raison de « la beauté pure de son expression au Code civil, de la richesse et de la diversité de la doctrine et de la jurisprudence dont il est la source, ainsi que du lien qu’il entretient avec l’histoire du Québec et les faits sociaux contemporains ».

 

À la Cour suprême, il a contribué à des décisions importantes, notamment Sherman sur la vie privée, R. c. Brown sur la défense d’intoxication extrême, et R. c. Edwards sur les tribunaux militaires.

Quiz — Testez vos connaissances

1. Qu’est-ce que le « bijuridisme » au Canada?

  • A) L’application de deux langues officielles dans les tribunaux

  • B) La cohabitation du droit civil québécois et de la common law

  • C) La présence de deux niveaux de tribunaux (provincial et fédéral)

  • D) L’obligation d’avoir deux juges par affaire

Réponse : B) La cohabitation du droit civil québécois et de la common law

2. Quelle décision de 2014 a permis au droit civil québécois d’influencer la common law canadienne en matière de bonne foi contractuelle?

  • A) Sherman

  • B) Viger

  • C) Bhasin

  • D) Brown

Réponse : C) Bhasin c. Hrynew

3. Selon le juge Kasirer, quel est le grand défi à venir pour la Cour suprême en matière de traditions juridiques?

  • A) Harmoniser le droit civil et la common law

  • B) Intégrer les traditions juridiques autochtones

  • C) Adopter le droit européen

  • D) Éliminer les différences provinciales

Réponse : B) Intégrer les traditions juridiques autochtones

4. Quel juge historique a défendu la spécificité du droit civil québécois dans les années 1920-1930?

  • A) Louis LeBel

  • B) Jean Beetz

  • C) Pierre-Basile Mignault

  • D) Thomas Cromwell

Réponse : C) Pierre-Basile Mignault

5. Selon le juge Kasirer, quelle est la différence fondamentale entre le droit civil et la common law?

  • A) Le droit civil est plus ancien

  • B) En droit civil, les principes guident l’interprétation; en common law, c’est le fait et le problème concret qui dominent

  • C) La common law est plus juste

  • D) Le droit civil ne s’applique qu’au Québec

Réponse : B) En droit civil, les principes guident l’interprétation; en common law, c’est le fait et le problème concret qui dominent

Invité: L’honorable Nicholas Kasirer, juge à la Cour suprême du Canada

Animation : Me Hugo Martin

Réalisation : Me Hugo Martin

Recherche : Sandrine Raymond

Édition et révisions : Laurence Laperriere, Laurence Thériault

Production : Rivercast Média s.a.

Finance par le gouvernement du Canada_Funded by the Government of Canada
Transcription

Transcription – Façonner le Canada

150 ans de décisions marquantes

Episode 04  – 150 ans de décisions marquantes avec l’honorable Nicholas Kasirer

Durée: 00:00  min

 

Rivercast Media s.a. (00:00.00)

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