Entretien avec l'honorable Mary T.Moreau

Entretien avec l’honorable Mary T.Moreau, nommée à la Cour suprême en novembre 2023. Première Franco-Albertaine à y siéger, sa nomination a créé la première majorité féminine de l’histoire de la Cour. Fille d’un père chirurgien devenu défenseur de l’éducation française en Alberta, elle a plaidé des causes fondatrices comme Mahé sur les droits scolaires des minorités. De l’affaire Paquette sur le bilinguisme judiciaire à son jugement de 210 pages pour la Fédération franco-ténoise, elle incarne la lutte pour les droits linguistiques. Elle partage sa vision de l’accès à la justice, du rôle des dissidences et des arrêts qui ont façonné le Canada.

CONTENU

Une histoire familiale ancrée dans les droits linguistiques
Fille d’une mère anglophone et d’un père franco-albertain, Mary T.Moreau a grandi dans un milieu bilingue et biculturel. Son père, le Dr Joseph Moreau, chirurgien et ardent défenseur de l’éducation en français, siégeait au conseil scolaire local où il militait pour augmenter la proportion d’enseignement en français — 50 % à l’époque. Une école porte aujourd’hui son nom en Alberta; il était encore vivant pour assister à la cérémonie d’ouverture.

L’affaire Paquette : le début d’une vocation
Jeune avocate, Mary T.Moreau reçoit la visite de Luc Paquette, un Franco-Ontarien accusé au criminel en Alberta qui insiste pour avoir son procès en français — impossible à l’époque puisque les dispositions du Code criminel n’avaient pas été proclamées dans cette province. « J’ai dit : Luc, il n’y a vraiment pas de disposition que je connais pour régler cette affaire. Il insistait. »

En fouillant l’histoire constitutionnelle, elle découvre que la Loi sur les Territoires du Nord-Ouest — contenant des dispositions sur le bilinguisme judiciaire — n’avait jamais été abrogée lors de la création de l’Alberta. Elle accompagne Luc Paquette à travers quatre niveaux de tribunaux jusqu’à la Cour suprême du Canada.

L’arrêt Mahé : fonder l’éducation minoritaire
Avec son collègue Brent Gunn, elle plaide devant la Cour suprême dans l’affaire Mahé, l’arrêt fondateur sur l’interprétation de l’article 23 de la Charte (droits à l’éducation dans la langue de la minorité). « C’est vraiment frappant que, vu la décision de la Cour suprême, la possibilité d’avoir des conseils scolaires francophones dans ma province natale est devenue réalité. »

La Fédération franco-ténoise : un jugement de 210 pages en français
En 2006, alors juge à la Cour suprême des Territoires du Nord-Ouest, elle rend un jugement de 210 pages — rédigé en français — concluant que le gouvernement territorial n’avait pas respecté ses obligations concernant les services en français. Un geste symbolique puissant dans le contexte des Territoires.

29 ans comme juge de première instance
Avant sa nomination à la Cour suprême, Mary T.Moreau a siégé pendant 29 ans à la Cour du Banc du Roi (anciennement Cour du Banc de la Reine) de l’Alberta, devenant la première femme juge en chef de cette cour. Cette expérience de juge de procès — passant du droit criminel au droit administratif, des causes avec jury aux requêtes — l’a préparée à la variété des dossiers de la Cour suprême. « J’aime bien la variété. Je l’adore, franchement. »

Le rôle de la neutralité judiciaire
« Je suis juge, alors la neutralité est quand même imposée dans mon rôle. Ce que les juges font, c’est qu’ils interprètent la Constitution du Canada. » Elle distingue trois niveaux d’analyse : les faits et la preuve, les principes juridiques, et le contexte social.

L’importance des dissidences
Interrogée sur les désaccords au sein de la Cour (comme dans l’affaire R. c. Cowan où elle a rédigé les motifs majoritaires), elle explique : « C’est quand même le rôle de la Cour de trancher des questions difficiles, des questions qui ont des zones grises. Il n’y a pas lieu d’être inquiet au sujet du manque d’unanimité. C’est une cour qui reconnaît l’évolution des principes juridiques. »

Les formations à cinq juges
Elle explique pourquoi certaines causes sont entendues par cinq juges plutôt que neuf : en matière criminelle, quand il y a une dissidence en cour d’appel, l’appel est de plein droit. « Dans ce contexte-là, le rôle de la Cour, c’est plutôt de corriger. Si on voit qu’il y a des questions jurisprudentielles à régler, là, la Cour va probablement aller à 7 ou à 9. »

L’accès à la justice : priorité du juge en chef
« Access to justice means opening the doors of the Court to all. » Elle souligne l’importance de la diversité des parcours sur le banc : juges de procès, juges d’appel, avocats nommés directement de la pratique privée (comme la juge Côté). Son expérience avec les droits des minorités « keeps my eyes to certain dangers that might exist if one does not have a viewpoint that is always thinking in terms of access to justice. »

Trois arrêts qui ont façonné le Canada
La juge Moreau identifie des décisions marquantes :

  • Vriend c. Alberta (1998) — L’omission d’inclure l’orientation sexuelle dans la loi provinciale antidiscrimination constituait une discrimination. La Cour a « lu dans » la loi cette protection.
  • Stinchcombe (1991) — L’obligation de la poursuite de divulguer toute la preuve à la défense, fondement du droit à une défense pleine et entière.
  • Renvoi relatif à la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis (2024) — Affirmation du droit des peuples autochtones de diriger leurs propres services à l’enfance, intégrant la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

Le travail quotidien d’une juge
Elle décrit le soutien dont bénéficient les juges : trois auxiliaires juridiques par juge, les discussions collégiales après les audiences. « J’aime bien avoir la collégialité qui m’entoure. Je faisais tout seul ma job avant. »

Décisions marquantes mentionnées

  • R. c. Paquette — Droits au procès en français en Alberta
  • Mahé c. Alberta (1990) — Interprétation fondatrice de l’article 23 (droits scolaires des minorités)
  • Fédération franco-ténoise c. Canada (2006) — Services en français dans les Territoires du Nord-Ouest
  • Vriend c. Alberta (1998) — Inclusion de l’orientation sexuelle dans les motifs de discrimination prohibés
  • R. c. Stinchcombe (1991) — Obligation de divulgation de la preuve par la Couronne
  • Renvoi relatif à la Loi concernant les enfants autochtones (2024) — Droit des peuples autochtones aux services à l’enfance
  • R. c. Cowan (2024) — Responsabilité criminelle dans une bagarre mortelle

Concepts juridiques expliqués

  • Article 23 de la Charte — Droit à l’instruction dans la langue de la minorité
  • Article 15 de la Charte — Droit à l’égalité et protection contre la discrimination
  • Article 7 de la Charte — Droit à la vie, à la liberté et à la sécurité; défense pleine et entière
  • Article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 — Bilinguisme parlementaire et judiciaire
  • Appel de plein droit — Appel automatique à la Cour suprême quand il y a dissidence en matière criminelle
  • Lecture implicite (reading in) — Technique par laquelle la Cour ajoute des mots à une loi pour la rendre constitutionnelle
  • Auxiliaires juridiques — Juristes qui assistent les juges dans leurs recherches

Ressources

  • Charte canadienne des droits et libertés — Articles 7, 15, 23
  • Loi constitutionnelle de 1867 — Article 133
  • Loi sur les Territoires du Nord-Ouest
  • Individual Rights Protection Act (Alberta) — Loi provinciale sur les droits de la personne
  • Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones
  • Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis
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Crédit : Collection de la CSC

L’honorable Mary T.Moreau, juge à la Cour suprême du Canada

Mary T. Moreau est née à Edmonton, en Alberta, d’une mère anglophone et d’un père franco-albertain, le Dr Joseph Moreau, chirurgien et défenseur de l’éducation en français. Cette origine biculturelle a façonné toute sa carrière.

 

Avocate spécialisée en droit criminel et en droits linguistiques, elle a plaidé des causes fondatrices pour la francophonie canadienne, notamment l’affaire Paquette sur le droit au procès en français en Alberta et l’arrêt Mahé devant la Cour suprême, qui a établi l’interprétation de l’article 23 de la Charte et permis la création de conseils scolaires francophones dans l’Ouest canadien.

 

Nommée à la Cour du Banc de la Reine de l’Alberta en 1994, elle y a siégé pendant 29 ans, devenant la première femme juge en chef de cette cour. En 2006, siégeant à la Cour suprême des Territoires du Nord-Ouest, elle a rendu un jugement historique de 210 pages en français dans l’affaire de la Fédération franco-ténoise.

 

Sa nomination à la Cour suprême du Canada en novembre 2023 a marqué l’histoire : première personne de l’Ouest canadien d’expression française à y siéger, et nomination créant pour la première fois une majorité féminine sur le banc (cinq femmes sur neuf juges).

Quiz — Testez vos connaissances

1. Quelle « première » la nomination de la juge Moreau a-t-elle créée à la Cour suprême en 2023?

  • A) Première juge bilingue

  • B) Première majorité féminine de l’histoire de la Cour

  • C) Première juge de l’Alberta

  • D) Première juge ayant pratiqué le droit criminel

Réponse : B) Première majorité féminine de l’histoire de la Cour (cinq femmes sur neuf juges)

2. Quel arrêt, plaidé par Mary Moreau avocate, a établi l’interprétation de l’article 23 de la Charte sur les droits scolaires des minorités?

  • A) Paquette

  • B) Vriend

  • C) Mahé

  • D) Stinchcombe

Réponse : C) Mahé c. Alberta (1990)

3. Pourquoi l’arrêt Vriend c. Alberta (1998) est-il considéré comme marquant selon la juge Moreau?

  • A) Il a créé le droit à l’éducation en français

  • B) Il a ajouté l’orientation sexuelle aux motifs de discrimination prohibés dans la loi albertaine

  • C) Il a établi le droit au procès bilingue

  • D) Il a reconnu les droits autochtones

Réponse : B) Il a ajouté l’orientation sexuelle aux motifs de discrimination prohibés dans la loi albertaine

4. Qu’est-ce que l’arrêt Stinchcombe (1991) a établi en droit criminel?

  • A) Le droit au procès en français

  • B) L’obligation de la poursuite de divulguer toute la preuve à la défense

  • C) Le droit à un avocat

  • D) L’interdiction de la torture

Réponse : B) L’obligation de la poursuite de divulguer toute la preuve à la défense

5. Combien d’années Mary Moreau a-t-elle siégé comme juge de première instance en Alberta avant sa nomination à la Cour suprême?

  • A) 10 ans

  • B) 20 ans

  • C) 29 ans

  • D) 35 ans

Réponse : C) 29 ans

Invité: L’honorable Mary T.Moreau, juge à la Cour suprême du Canada

Animation : Me Hugo Martin

Réalisation : Me Hugo Martin

Recherche : Laurence Thériault

Édition et révisions : Laurence Laperriere, Laurence Thériault

Production : Rivercast Média s.a.

Finance par le gouvernement du Canada_Funded by the Government of Canada
Transcription

Transcription – Façonner le Canada

150 ans de décisions marquantes

Episode 05  – 150 ans de décisions marquantes avec l’honorable Mary T.Moreau

Durée: XX:XX  min

 

Rivercast Media s.a. (00:00.814)

(Narrateur)

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